Mémoires d'Abel LUGEZ (345e RI, 1ère compagnie)
1914-1925

proposés par Thérèse DORNIER

Article publié dans la Grande Guerre magazine, n°36, 2002

Juin 1914 : une nouvelle période militaire

Mais quand arriva le mois de juin de 1914,
je repartis pour dix-sept jours faire une nouvelle période.
Et de nouveau pour Sissonne je partis en train,
pour faire des manœuvres en quantité dans ce camp ;
manœuvres de jour, de nuit et de jour, tout en suivant,
et par des chaleurs accablantes . On en avait plein le train.
Tous les cent ou deux cents mètres, il en tombait un sur le côté,
et on ne savait même pas si on allait  les ramasser.
Cela a été très dur, ça sentait vraiment la guerre.
Et nous pauvres troupiers, que pouvions-nous y faire ?
Heureusement qu’un dimanche matin pour oublier ces misères,
je fus invité par un copain de Lillers,
moi et un autre camarade pour aller à Tergnier,
chez des amis à lui qui nous invitaient à dîner.
Nous avons été reçus on ne peut mieux,
avec un accueil très chaleureux.
Le monsieur était mécanicien aux chemins de fer du Nord,
et la dame paraissait avoir un cœur d’or.
Quand nous eûmes bien mangé et pris le café,
chacun à notre tour, nous avons chanté.
Et vraiment nous étions pleins d’entrain,
car je puis dire qu’il n’y manquait vraiment rien.
Et nous nous amusâmes ainsi jusqu’à l’heure du train.
De cet accueil nous avons remercié infiniment,
surtout la dame pour tout ce dérangement.
Mais tout cela n’était pas encore assez,
car le monsieur a voulu nous raccompagner,
et encore une fois nous inviter au café.
Puis il a fallu faire vite pour ne pas rater le train,
et je vous prie de croire que nous en avions assez.
Nous avons remercié et serré la main à ce cher monsieur,
et au départ du train fait des grands signes d’adieu.
Le train nous ramena presque au camp de Sissonne,
où nous avons pu pousser un bon somme ;
quelques jours après, ces tirs et ces marches étaient terminés.
De nouveau je retourne au foyer après avoir été libéré.
Entre ce retour et la déclaration de la guerre
j’ai encore pu prendre un peu de bien-être :
quelques visites et un tour à la mer.

La déclaration de guerre

Puis arriva ce fameux ou funeste jour de mobilisation,
et ce fut de ma femme et de ma petite fille la séparation .
Il me fallut être fort pour ne pas les faire pleurer.
Ma petite avait 3 ans et des deux ce fut dur de me séparer.
Au passage du train, j’ai reçu leurs derniers signes d’adieu,
tout le monde pleurait et la tristesse était dans tous les yeux.
Aussitôt arrivé à la caserne, je fus habillé,
et bien sûr en tenue de guerre, je fus équipé.
Comme toujours, à la Première Compagnie, j’ai été affecté.
Chaque jour, on faisait des sorties pour aller en reconnaissance,
jusqu’au jour des premiers bombardements.
Je me rappelle qu’un jour derrière les buttes d’Assevent,
à peine étions-nous repliés vers ces buttes,
qu’il nous arriva dessus une série de quatre gros obus.
Nous étions tout affolés car c’était le début.
De ce premier choc, on a déploré un tué et une jambe cassée.
De cet endroit, bien vite on s’est dispersé,
pour se regrouper ailleurs et être moins serrés,
derrière de grandes haies  mais non en toute sûreté .
Puis vint le soir et on nous apporta la gamelle.
Au moment de la distribution, on reçut des obus à shrapnels
qui ont fait un tintamarre dans les gamelles.
Et de nouveau il a fallu changer de position,
sans même avoir touché à sa portion.
Sur ordre supérieur, on marcha toute la nuit,
avec défense de fumer et ordre d’observer le plus grand silence,
en colonnes mais par fractions, se diriger vers la route de Mons.
Tout en traversant les jardins et les prés,
et à l’occasion s’accrocher dans les barbelés.
Tout en trébuchant dans les petits ruisseaux,
pour  atteindre les abords du fort de Leveau.

En captivité

Puis deux ou trois jours après, ce fut le plus dur,
car ce fut le jour de notre capture.
Nous fûmes dépouillés de nos armes et équipements,
et conduits dans les fortifications du fort Leveau,
avec recommandation de ne pas essayer de s’évader,
sinon le fort serait aussitôt bombardé  sans pitié.
Nous passâmes plusieurs nuits dans ces grands fossés,
et après en être remontés, mis sur deux rangs et comptés,
nous fûmes vers Erquelinnes acheminés.
Et là, pour une cause inconnue nous ne fûmes pas embarqués ;
vers Mons nous sommes repartis en marchant.
Comme c’était assez loin, nous avons fait halte à Paissant
et nous avons bivouaqué au milieu des champs.
Les Allemands ont abattu deux bêtes pour avoir un peu de viande
Là nous avons passé deux jours et deux nuits,
et à cause du froid , j’ai eu un peu de dysenterie.
Puis, nous sommes partis pour embarquer à Mons.
Dans cette ville, tout le monde était hors des maisons,
pour nous encourager en essayant de nous passer quelque chose.
Mais ils ne fallait pas qu’ils soient vus des Boches
Nous fûmes embarqués dans des wagons à bestiaux,
où nous étions beaucoup moins à l’aise que des animaux.
Ce convoi dura deux jours entiers,
sans avoir eu à boire ni à manger.
Et ce n’était pas le moment de rouspéter,
car un coup de crosse, on le recevait sans tarder
Quand le train fut arrivé à destination,
nous fûmes conduits dans un grand camp en plein air.
Ce camp du nom de Zossen était bien gardé,
et bien entouré aussi de plusieurs de lignes de barbelés.
Un moment après notre arrivée, on toucha une gamelle de soupe
et puis un peu de paille pour que chacun se couche.
Pour cette première nuit nous avons dormi sous la pluie.
Le lendemain il y eut aussitôt des corvées de bois,
que l’on déposait pour que les sentinelles puissent se chauffer.
On avait le droit d’en rapporter un peu pour soi,
pour se confectionner un abri et avoir un toit.
Avec des camarades on y est allé plusieurs fois,
et sous ce petit gourbi nous  sommes restés trois mois.
Il y avait aussi comme corvée : semer du  gazon.
Pour en semer les surfaces qui en étaient dépourvues,
ce n’était pas un dur travail mais ce n’était que le début.
Là, je fus le premier qui reçut des nouvelles de la maison.
Puis ce fut un colis avec une paire de chaussettes et des gants.
Puis, un autre jour, le premier mandat de 20 francs
qui me fut payé en seize marks.
Dans ce camp, il y avait une petite cantine
dans laquelle on pouvait s’offrir diverses choses.
J’ai donc pu m’acheter, et sans retard,
un peu de pain blanc et une chemise pour me mettre sur le dos,
car la mienne était restée dans mon sac à dos.
Malheureusement, je n’ai pas eu le choix,
j’ai dû prendre une chemise pour quinze ou seize ans.
C’était beaucoup mieux que rien,
et sur le dos je la sentais quand même.
C’est à ce moment que je fis la connaissance des poux,
en un rien de temps il y en a eu partout.
Nous sommes restés dans cet état pendant trois mois,
en mangeant de la soupe et des rutabagas,
et un kilo de pain presque noir pour huit jours.
Puis au mois de décembre nous déménageâmes de ce camp
pour aller prés de Chemnitz au camp d’Ebersdorf.
C’était une caserne de cavalerie ou d’artillerie
fraîchement construite et nous logeâmes dans les écuries.
Les canalisations d’égouts étaient en cours de terrassement,
il n’y avait ni cours, ni trottoirs de pavés,
et pour tous ces travaux nous avons été tous occupés.
A deux kilomètres de la caserne il y avait une carrière
et c’est de là que venaient toutes ces pierres.
Moi, comme mineur, je tirais les pierres comme d’autres mineurs
et j’avais comme aide mon camarade Lempereur.
D’autres équipes charriaient ces pierres jusqu’au camp
dans des voitures à bras et ce n’était pas tendre.
Certains cassaient des cailloux à grosseur de macadam,
et d’autres mettaient ces cailloux en tas pour pouvoir cuber.
Dans cette carrière, nous étions surveillés par un feldwebel
et pour toutes ces équipes, par une ou deux sentinelles.
Mais il n’en était pas de même dans toutes ces voitures
où,  pour ne pas traîner, il y en avait une par voiture.
J’ai fait ce travail- là, pendant un an et demi.
Entre temps j’avais fait plusieurs maladies :
 j’ai fait la grippe et avec rechute comme beaucoup,
mais vu mon tempérament, j’ai quand même tenu le coup.
J’ai fait aussi mes deux premières crises d’appendicite,
et j’étais tout juste remis de la dernière
que j’ai été désigné pour aller en culture.
Je devais partir dans une ferme avec mon copain L. et un 3ième
mais le camarade Hainaut, pour qui j’écrivais  ses lettres,
fit  la demande de venir à la place de ce troisième.
Ce fut accepté et nous partîmes tous trois à Mittelberg.
Le patron était allemand et la dame originaire de Suisse.
Ils avaient un fils qui était feldwebel et une fille parmi eux.
A part le patron, ils parlaient français comme nous.
J’aurais été bien chez eux et je croyais être bien tombé,
quand deux jours après, la troisième crise d’appendicite j’ai fait.
Les patrons ont fait appeler un docteur qui est venu me voir :
il ne me donna aucun médicament , juste des compresses froides.
Le lendemain matin, j’eus la visite d’un capitaine allemand :
il commandait la Première Compagnie, la mienne,
et me dit « Vous, il serait nécessaire de vous opérer !  ».
J’ai répondu «  Oui mon capitaine, je le voudrais bien »
Quand il s’est retiré, je me mis au garde-à-vous et le saluai.
Le soir même, dans la voiture du patron, je fus conduit à la gare.
Une sentinelle m’attendait et dans un compartiment je pris place.
Nous étions en gare de Chemnitz quand le train s’est arrêté,
et sur le quai, deux hommes et une civière m’attendaient.
Je descendis doucement du train et on me porta à l’ambulance.
Et je fus dirigé vers l’hôpital de Hüebantz.
On me porta dans une petite chambre et on s’occupa de moi :
aussitôt un infirmier est venu et à l’emplacement il me rasa ;
Puis on me transporta à la salle d’opération,
et l’on m’y fit signer mon consentement.
Je me disais en moi-même : il n’y en a plus pour longtemps.
A l’approche de l’entonnoir à chloroforme,
on me dit «  Lentement, respirez fortement ! »
et je me sentis partir dans des bourdonnements.
Après, quand j’ai rouvert mes yeux j’étais dans mon lit,
dans une grande chambre, la chambre des prisonniers.
D’après les camarades, pour me réveiller il a fallu me gifler.
J’ai passé une triste nuit avec la fièvre et la douleur.
Et dès le matin, j’ai eu la visite d’une bonne Sœur
qui m’apportait une bonne cuillère d’huile de ricin.
J’avais tellement soif que je l’avalai d’un seul trait.
Tout en me la donnant, elle m’a demandé :
« Vous rappelez-vous de ce que vous avez dit hier soir ? »
 « J’ai dit quelque chose ma Sœur ? Je ne m’en souviens pas »
Et je lui posai  la question : «  qu’est-ce que j’ai dit ma Sœur ? »
Elle me répondit «  Puisque vous ne vous souvenez de rien… »
En tout cas pendant l’opération, j’ai dit quelque chose de mal,
mais ce n’était pas de ma faute et je n’étais pas responsable.
Là, avec ces camarades, je ne me suis pas ennuyé.
Il y en avait même un de ma compagnie et d’Auchel, Gaston T.
Dans cette chambre nous étions six Français et un Russe.
Puis, un Allemand opéré d’une crise d’appendicite aiguë,
et je crois fort qu’il ne s’en est pas tiré,
car on l’a sorti de notre chambre presque mourant.
Du fait que j’étais malade j’avais passé une semaine sans écrire,
et une carte par un camarade, je l’ai fait écrire.
Ma femme avait senti que j’étais à l’hôpital
car pendant ce temps, d’elle, je reçus un petit colis
qui contenait du chocolat, des biscuits, des œufs et même du riz.
Vous pensez bien qu’il arrivait à point et quel régal !
Au bout d’une vingtaine de jours je retournai au camp,
et j’entrai à l’imprimerie ’Numéro deux’ en convalescence.
Plus tard, quand je fus complètement guéri,
je retournai à ma compagnie.
Et chaque jour une petite corvée où je pouvais tenir le coup :
c’était la corvée des waters pour tout envoyer à l’égout,
puis l’après-midi je m’occupais d’un peu de cuisine,
à faire un plat pour quatre pour le repas du soir.
Moi et mes trois copains, Lempereur, Leman et Horman,
nous étions tous quatre dans une très bonne entente.
Puis bientôt je repartis en commande de culture.
Cette fois, je fus choisi par le patron à la Kommandantur.
Nous prîmes le train et partîmes à pied jusque Planschirme.
J’étais tombé dans une boîte qui ne me plaisait pas.
Au bout de quelque temps quand j’en ai eu marre,
c’est alors que je me suis fait porter malade.
De ce fait, le patron était de mauvaise humeur,
n’en tenait pas compte et n’appelait  pas le docteur.
Voyant que je n’étais pas décidé à reprendre le travail,
dès ce moment- là il me chercha des noises.
Et il commanda à son premier domestique
de faire disparaître ma caisse de vivres.
Et le matin quand je suis arrivé pour prendre le café,
un cas de cambriolage avait été simulé.
Il me fit voir une fenêtre avec une vitre cassée,
mais moi qui n’étais pas dupe, je n’ai pas marché.
Aussitôt, j’entrepris mes recherches pour la retrouver.
Dans la première pièce il y avait un gros tas de courte paille.
Je pris un râteau et avec son manche grêle, je sondai le tas.
Tout au fond, je sentis quelque chose et me dis « La voilà  ».
Cette fois, je portai ma caisse dans ma chambre,
mais ma porte ne fermant pas, on pouvait y entrer aisément.
Un ou deux jours après, la même opération se répétait,
mais cette fois, j’étais bien embêté,
car la ferme était grande et où la retrouver ?
J’ai dû avoir recours à un copain qui était  mon voisin.
Comme il avait plu, la chance fut  de voir des empreintes
sur le passage qui reliait un bâtiment à un autre.
Dans ce dernier, dix minutes après, mon copain l’a retrouvée.
Face à cet état de chose, j’écrivis à la Kommandantur,
et je voyais mon patron dans une mauvaise posture !
Aussitôt, il reçut l’ordre de me ramener au camp.
Arrivé à la Compagnie, il me salit en se déchargeant.
Il m’accusa d’avoir frappé son domestique avec un couteau,
ce qui était on ne peut plus faux.
Je dis au caporal : « Cet homme est un menteur !  »,
Il me répondit : «  Taisez-vous ! il dit la vérité  ».
Après une telle accusation, je n’avais plus qu’à m’incliner,
car la raison du plus fort est toujours la meilleure.
De là, je fus reconduit à ma Compagnie mais en cellule,
une cellule qui pouvait faire deux mètres vingt de long,
sur un mètre cinquante de large.
On était six là-dedans et je n’en menais pas large.
On se couchait comme des sardines dans une boîte.
Au WC dans la cour, par la sentinelle on était surveillé,
à tour de rôle, il en était de même pour se laver.
A ce moment-là, j’essayais en vain de trouver un copain,
au cas où il aurait pu me passer un morceau de pain,
ou autre chose, mais c’était difficile,
car la sentinelle était vigilante à ce poste.
Pour nous faire prendre l’air, on nous conduisait au terrain,
non pas pour une promenade mais pour faire la pelote :
avec le sac, à poil, chargés de sacs de sable,
après quelques pas de gymnastique en plein soleil,
nous étions dans un état lamentable.
C’était honteux de nous faire faire des choses pareilles.
Puis on nous reconduisait en cellule pour la soupe.
En cellule, je suis resté une trentaine de jours,
puis transféré dans un autre local plus spacieux.
La vie de prison, c’était quand même un peu plus doux,
quoique toujours couché sur la dure en ce lieu.
Dans ce local, on était environ une douzaine d’hommes,
et tous punis pour des motifs différents.
Un jour, je vis entrer ce fameux caporal,
qui venait faire une visite dans ce local.
Comme le temps me semblait long, je décide de l’interpeler.
En le saluant « Caporal, pourrais-je vous parler ?
Je suis puni depuis tant de  temps et moi qui n’ai rien fait …
Je voudrais bien savoir pourquoi on me tient ici si longtemps »
Il me répondit sur un ton exalté :
« Ah, vous ne le savez pas, eh ! bien, nous nous le savons ! »
Avec une réponse pareille, j’étais bien renseigné.
Je suis retourné à ma place en me disant «eh bien, attendons… »
Et c’est au bout de cinquante- deux jours de détention,
qu’on est venu me sortir et me reconduire à la Compagnie,
sans même avoir subi aucune interrogation.
De cette histoire-là, jugez un peu si je vous ai menti.
On ne me donna pas le temps de reprendre du poil de la bête,
car deux jours après, pour aller en culture, ce fut le rappel.
Me voilà parti au bureau de la Compagnie avec tout sur le dos,
pour repartir dans ce nouveau commando.
En arrivant au bureau, je vois mon ancien chef de carrière.
Le saluant, je dis « Pardon Chef, si je vous interpelle ,
il y a à peine deux jours que je suis sorti de prison,
dont vous connaissez certainement la raison.
Je ne suis pas fort du tout et je repars déjà en commando »
Je pouvais lui parler , à la carrière il m’estimait bien
et me répondit « Oui, je sais que vous sortez de prison,
mais croyez-moi, c’est une bonne place, allez-y, vous serez bien »
Alors, accompagné de la sentinelle, de nouveau je partis,
en direction de la gare d’Ebersdorf.
Nous prîmes le train et descendîmes en gare de Niederpropietz.
De là, nous fîmes la route à pied jusque Zorrein,
il y avait au moins quatre kilomètres de route,
et chargé comme je l’étais, à l’arrivée, j’étais knock-out.
C’était au mois de juin, par une chaleur accablante.
Nous sommes arrivés pendant l’heure du dîner,
et les domestiques me regardaient tout en mangeant.
Déchargé, j’ai dit « Ah ! qu’il fait chaud en Allemagne ! »
Je relevais un camarade qui repartait au camp.
D’après les domestiques, il avait été malhonnête avec un officier
ce n’était pas drôle pour lui car en prison, il me remplacerait.
Puis, je fis connaissance avec le patron et le premier domestique
Après avoir monté mes bagages dans ma chambre,
bien vite , le patron me fit donner à manger,
en me disant « Après-midi, vous commencez à travailler »
En moi-même je me dis « Vraiment ici on ne perd pas de temps »
Avec ce que je venais de prendre, ce n’était pas réjouissant.
Ce patron s’appelait Monsieur Butz.
Et l’après-midi je commençai à travailler avec assurance,
après des hommes et des femmes, avoir fait connaissance.
Il n’en manquait pas un, un véritable régiment,
et d’eux tous bien vite, j’ai gagné la confiance.
Quelques jours plus tard est arrivé un autre copain,
il arrivait au bon moment, c’était la saison des foins.
Ce camarade s’appelait Anatole Vannolbecq ;
il était de Mons-en-Baroeul et maraîcher de son métier,
pas mauvais camarade , et nous avons fait bon ménage.
Aussitôt il fallut nous lever de bon matin,
à quatre heures pour, dans les prés, faucher les foins.
Partir ainsi dés le matin sans avoir bu une seule goutte de café,
en Allemagne, c’est la mode, on n’ a rien avant d’avoir travaillé
A six heures on nous apportait le pré-petit déjeuner,
et à neuf heures le petit déjeuner,
ensuite jusque midi et de l’après-midi jusqu’au soir,
toujours faucher ainsi, on en avait assez,  vous pouvez le croire.
Et il n’était pas question de relâcher,
car par le premier domestique nous étions entraînés.
Cela a duré 8, 10 jours , car c’était un grand pré.
Puis, aussitôt après, ce fut la fenaison,
et ensuite il fallut rentrer le foin à la maison.
Puis, chaque matin on fauchait une grosse charretée de trèfle
que l’on conduisait à la ferme pour les bêtes.
Et on refaisait encore une fenaison,
avant d’entreprendre la moisson.
Pendant la guerre, comme on manquait de ficelle,
il a fallu faucher à la main tous les seigles.
Nous étions jusqu’à sept faucheurs se suivant ,
derrière chacun, une femme ou une fille le ramassant.
Pour les blés il a fallu en faire autant.
Les avoines étant plus petits, on put les faire à la faucheuse ;
Une seule fois pendant le fauchage des seigles,
j’ai eu le plaisir de boire une grande jatte de bière.
Après la moisson, ce fut l’arrachage des pommes de terre.
C’est là que j’ai vu la première machine à arracher,
ça marchait bien et je pouvais l’apprécier.
Ramasseurs et ramasseuses emplissaient leurs paniers,
que l’on mettait directement en balles dans les chars.
Aussitôt un char plein, il était reconduit à la ferme.
Les balles, aussitôt après avoir roulé dans la cave,
au moyen d’un couloir, passaient par le soupirail.
Une grande cave bien aérée,
pour qu’elles puissent bien se conserver.
Puis ce fut l’arrachage des  betteraves et des rutabagas,
qu’à la ferme, dans d’autres caves, on emmagasina.
Et , arrivèrent les travaux d’hiver.
Entre-deux on faisait un chargement de foin pour l’armée,
et on sciait et cassait du bois pour toute l’année :
les hommes sciaient et les filles cassaient.
On allait aussi dans le bois pour replanter de jeunes sapins,
et par temps de neige on portait à manger aux faisans et lapins.
Dans cette ferme, on n’était pas mal si on travaillait,
mais je n’ai pas eu la chance de pouvoir y rester.
Un jour que j’avais un fort mal de dent,
on m’a conduit à Freiberg pour la faire enlever.
Comme j’avais une mauvaise dentition, cela se répétait souvent,
et pour me faire soigner, j’ai dû retourner au camp.
Quand ma bouche fut nettoyée et quelques dents plombées,
vers un autre commando, j’ai été dirigé.
Cette fois, je partais avec plusieurs camarades,
dans une petite ville du nom de Geithen,
travailler dans une carrière, et tirer les pierres pour faire de la chaux.
Le patron, le propriétaire s’appelait M.Kretschmer.
Dans ce commando, nous étions huit prisonniers,
dans la même chambre, nous étions tous logés,
et la sentinelle, dans une chambre à côté.
Nous étions occupés ainsi :  six travaillaient à la carrière,
un était occupé au four à chaux et l’autre comme charretier.
La carrière étant sise à environ quatre kilomètres de Geithen,
il fallait donc rapporter les pierres par chariot jusque Geithen,
car les fours se trouvaient à l’intérieur de la cour.
Chaque matin et à pied on partait vers la carrière,
sans oublier son casse-croûte comme gamelle,
et bien sûr, toujours accompagné de la sentinelle.
Là-bas, il y avait une pièce où nous tous on mangeait,
les vieux civils allemands et les prisonniers.
Il y avait deux bancs et deux longues tables,
car d’ avec les Allemands on faisait table à part.
Une vieille dame faisait la soupe pour tout le monde.
Cette bonne vieille dame s’appelait Marie,
et était avec nous assez gentille.
Pour arriver à découvrir cette couche de pierre,
pas très épaisse : elle faisait à peine un mètre,
il fallait aller à au moins six mètres sous terre.
C’était un travail énorme pour si peu.
On était alors en mille neuf cent dix-huit.
J’ai travaillé à cet endroit de sept à huit mois,
puis, un jour le patron ayant trop de personnel,
et je fus du nombre, au camp il en renvoya trois.
Là, je suis resté quelques jours et repartis de plus belle.
 
Cette fois, c’était pour une petite mine de charbon,
dans un petit village dont j’ai oublié le nom.
C’était une petite fosse de vingt-cinq mètres de profond.
La machine d’extraction faisait remonter une berline à la fois.
Pour la descente et la remonte du personnel,
cela se faisait par les échelles.
Ce charbon n’était pas du charbon comme le nôtre,
c’était du charbon pour faire des briquettes.
On y voyait des arbres pas encore transformés en charbon.
On remontait même des berlines de bois en guise de charbon.
Des bois de soutènement, on commandait un à la fois
avec la mesure que l’on transmettait des fronts jusqu’au jour.
J’étais occupé à la tête de la descenderie,
à remonter les berlines au treuil avec trois autres camarades.
Un cinquième qui roulait depuis là jusque l’accrochage,
le puits n’étant pas éloigné, aisément il y arrivait.
Là, on n’oubliait jamais son briquet,
car l’on remontait au jour pour faire briquet.
Il y en avait aussi deux qui roulaient au pied et accrochaient.
Au jour, on y restait chacun son tour,
pour travailler aux briquettes et les mettre au séchoir,
ou encore pour des particuliers, charger du charbon ou du bois,
ou bien encore faire des stères de bois.
 
C’est à ce moment-là que la grippe s’est abattue sur nous,
en commençant par un, deux , augmentant tous les jours.
Je suis devenu le seul qui descendait,
car moi avant, au camp, la grippe je l’avais déjà fait.
Et jusqu’à leur complet rétablissement,
je descendis et travaillai avec les Allemands.
Puis, petit à petit, un à un, on revint au complet.
Là, j’ai connu les belles puces, grosses comme des grains de blé.
Le dimanche matin, notre travail principal : les retirer,
faire sa petite lessive, laver ce qui était à laver.
 
L’armistice : novembre 1918
 
J’étais dans ce commando quand l’armistice fut signé.
Les camarades disaient :
en se faisant porter malade au camp, on est plus vite rentré.
J’ai suivi leurs conseils et sans perdre de temps,
je me fis porter malade, et fus reconnu par le docteur.
Deux jours après, je prenais le train en direction du camp ;
j’étais content car bientôt je rentrerais dans une vie meilleure.
Au camp, je retrouvai mes camarades du pays, mes meilleurs.
Il en rentrait de tout côté, plus une place dans la chambre.
Mes copains m’ont laissé un petit coin en plein milieu,
et on partageait trois paillasses pour six hommes.
Il y avait déjà eu un convoi de parti,
chacun attendait impatient, de voir la nouvelle liste.
Mais ces départs ne se faisaient pas tous les jours,
et il fallait attendre facilement de huit à dix jours.
 
Pendant cette attente, j’ai fait plusieurs balades dans Chemnitz,
avec un ou deux camarades, pour profiter de cet armistice.
Vous dire combien ça semblait bon de retrouver sa liberté,
et de ne plus voir chaque jour les sentinelles à vos côtés !
Un jour, le bruit a couru que la liste du futur départ était posée.
Tout le monde est accouru pour voir , et dans un tumulte,
chacun de regarder si son numéro y figure.
Les numéros de mes camarades y étaient,
mais pour le mien, zéro, et j’en fus bien navré.
Ce départ devait avoir lieu le lendemain matin.
Mes copains : « Si tu veux venir avec nous, il faut te débrouiller,
Prépare-toi comme nous, en faisant semblant de rien.
Sur la liste, il y a les numéros des deux frères Cerisier.
L’un est déjà rentré mais l’autre ne l’est pas.
Son numéro est celui-ci, et demain matin s’il n’est pas là,
à l’appel de son numéro, réponds ‘ Présent ‘ et passe, et voilà ! »
Comme il n’était pas rentré le soir, le matin il ne pouvait être là.
L’appel se faisait par ordre alphabétique et les numéros.
J’étais sur les charbons ardents en attendant la lettre C,
et lorsqu’on appela le premier Cerisier,
j’ai eu la chance qu’on appela le présent, le premier.
 
A l’appel du deuxième, comme je savais qu’il n’était pas là,
sans hésiter, je répondis’ Présent !’ et ça passa.
J’ai poussé un ouf de joie, il n’y avait plus rien à craindre,
mais je me disais’ vivement que je sois dans le train’.
J’étais passé avant mes camarades, et quand ils vinrent vers moi,
j’ai vu qu’ils étaient aussi heureux que moi.
 
Cela se passait le matin du 1er janvier mille neuf cent dix-neuf.
L’on ne sentait pas le froid tellement on était heureux,
puis, quand l’appel fut fini et le convoi prêt,
le signal du départ donné, tous vers la gare on s’est acheminés,
avec nos bagages sur le dos, on était tous  bien chargés.
Malgré mon chargement, j’avais des ailes et non des jambes.
Quand nous fûmes installés dans le train on était bien contents,
mes camarades et moi, tous dans le même compartiment.
Notre convoi avec tous les arrêts, a mis huit jours de route.
Une seule fois , nous eûmes une bonne gamelle,
et pour le reste du temps, nous vécûmes sur nos provisions.
Passés par la Belgique, on est arrivés le huit à Boulogne.
Là nous avons eu un bon repas et du pain blanc.
Pensez qu’après tant de privations on y mordait à belles dents !
Quand nous eûmes passé toutes les formalités,
visite médicale et réclamations pour ceux qui en avaient,
touché notre feuille de route et notre pécule de prêt,
vers la gare, avec mes camarades nous nous sommes dirigés.
Nous avons pris le train en direction de Saint-Pol et Lillers,
mais à Saint-Pol il fallait attendre longtemps la correspondance.
Nous avons passé la nuit dans le train avec de longs arrêts,
et quand nous sommes arrivés à Fouquereuille, il était matin.
Pour la correspondance de Lillers il fallait attendre longtemps,
nous décidâmes de faire la route à pied tout en se réveillant.
En cours de route, nous avons pu monter en camion militaire,
dans lequel nous fûmes ballottés jusque Lillers.

Le retour à Lillers - Quelle joie !

Arrivés à Lillers, L. nous conduit chez ses anciens patrons,
qui tenaient un café et qu’on appelait Marie et Papa Edmond.
Quelle fut leur surprise et leur joie de le voir bien rentré !
Et de nous accueillir tous quatre avec un bon café.
Quand nous fûmes bien reposés, nous nous sommes séparés,
en nous promettant pour des jours prochains de nous revoir.
 
Mes beaux-parents habitant Lillers, je partis les voir.
Arrivé chez eux, quelle fut leur surprise de me revoir !
Par ma belle-mère, je fus accueilli à bras ouverts,
et il en fut de même par Charlemagne mon beau-frère.
 
De me revoir enfin, ils étaient très heureux,
et avec joie, j’ai pris le repas de midi chez eux.
L’après-midi, accompagné de mon beau-frère,
nous sommes partis voir mes parents au Mensecq.
En cours de route, nous sommes rentrés dans un café,
aussitôt sur un phono, on fit jouer’ La Madelon’.
La chanson, nouvelle pour moi, avec curiosité je l’ai écoutée.
Puis au Mensecq, chez mon frère Arthur nous nous rendons.
Oh ! quelle surprise, à grands bras nous nous embrassons.
Il se préparait pour partir travailler l’après-midi,
et si heureux de me revoir, bien sûr il n’est pas parti.
Puis il déboucha une bonne bouteille pour fêter ma rentrée,
et dit « Je me déshabille, puisque j’ai fini ma journée ! ».
Un  autre frère et ma sœur habitant près de là,
je dis « Maintenant, je vais voir Alexandre et Julia ».
Là aussi, ils m’accueillirent avec grande joie.
Mon frère Alexandre en fit autant que mon frère Arthur,
et de ne pas partir travailler, cela n’était pas dur.
Pendant ce temps mon frère Arthur s’ était rhabillé,
et jusque chez notre sœur Julia il s’ est avancé.
Après avoir bu un bon verre de bière et du café,
il  dit « Maintenant, on va faire un tour et arroser cette rentrée »
Je n’ai pu voir mon beau-frère Léon T., il était parti travailler.
En rentrant, je suis allé voir ma mère,
contente de me revoir, elle a dit « elle est finie cette vie amère »  
Nous sommes donc partis tous quatre jusque Lillers,
mon beau-frère, moi et mes deux frères.
En cours de route, nous avons déjà fait quelques cafés,
dans Lillers, jusque minuit passé bien d’autres nous avons fait.
Je puis vous dire que cette rentrée fut bien arrosée,
jamais on ne voulut me laisser payer une tournée.
Puis vint l’heure de se séparer , d’embrasser mes deux frères,
et de repartir chez ma belle-mère avec mon beau-frère.
Nous avons mangé un morceau et nous nous sommes couchés.
Mais le lendemain, il fallut penser à autre chose. 

Les retrouvailles avec Blanche et Suzanne

Ma femme et ma fille ayant dans la Nièvre évacué,
il fallait les rejoindre avant toute chose .
Aussitôt ce même jour, je partis à Paris,
pour descendre chez une sœur de ma femme du prénom d’Amélie.
Heureusement j’étais déjà allé une fois à Paris,
et je n’ai pas trop cherché pour trouver le Passage Dauphine.
J’ai grimpé les escaliers en vitesse jusqu’au troisième,
quelle fut ma surprise en arrivant sur ce palier :
je tombe nez à nez avec mon beau-frère Prosper qui était déjà là,
et qui s’était demandé, ‘ derrière moi, qui vient là ?’
Il avait été aussi prisonnier et arrivait chez sa sœur avant moi.
Pour Amélie, pensez quelle surprise de nous voir là tous deux,
avec quelle joie je les embrassai eux deux !
Ma belle-sœur qui avait été aussi évacuée dans la Nièvre,
avait dit à ses sœurs « C’est moi qui les reverrai la première ! »
Elle avait dit vrai, ne s’était pas trompée.
Pour fêter notre retour, ils nous emmenèrent au Châtelet
où nous avons vu jouer ‘ Les millions de l’Oncle Sam ‘.
 
Le lendemain, je prenais le train pour aller rejoindre ma femme.
Celle-ci, ma fille et un neveu étaient à l’Etang des Granges,
cet Etang des Granges se trouvant à six kilomètres de Cosnes.
Quand je descendis en gare de Cosnes, il faisait nuit noire,
pourtant il me fallait au plus tôt les revoir.
Je me suis renseigné pour trouver la route de Nevers.
et de là jusqu’à mon arrivée,
sur cette route je n’ai vu qu’une maison, brûlée,
où peut-être souvent, des cheminots devaient s’abriter.
A cet âge, je n’avais peur ni de marcher de nuit, ni de rien.
Aux carrefours, je tâchais seulement de trouver mon chemin.
Sur les panneaux indicateurs, les lettres étaient si petites
qu’il m’était impossible de les lire.
Je n’avais que des allumettes pour m’éclairer ;
En moi-même, je me disais « j’ai bien six kilomètres de fait »,
à droite comme à gauche, aucune maison je n’apercevais,
quand tout à coup en sens inverse j’entendis quelqu’un marcher.
Je me dis « Tant mieux, je vais pouvoir me renseigner  » ;
c’était un homme qui marchait, un vélo à la main.
Son vélo devait être crevé, pour faire à pied un si long chemin.
Moi: « Bonsoir, pardon Monsieur, où est l’Etang des Granges ?
 Lui me répondit : «  Mais vous y êtes déjà passé mon ami !
Tenez ici, vous allez arriver à Montsouris.
Repartez avec moi, je vous ferai voir le chemin ».
Pour moi, c’était une chance qu’il ait eu son vélo à la main .
Nous sommes arrivés au carrefour que je n’avais pas pu voir.
Il me dit « Prenez ici à droite, c’est à trois cents mètres d’ici.
Il fait tellement nuit que les maisons, vous ne pouvez les voir. »
En le quittant, je dis « Bonsoir Monsieur » et je le remercie.
Et maintenant ce n’était pas tout, il fallait trouver la maison.
Pourvu que je voie encore une maison éclairée,
afin  que ces braves gens me disent où ma femme est logée.
Alors, j’en ai aperçu une, encore un peu éclairée ;
Je m’en approche doucement et commence à frapper.
J’entends une voix de femme qui demande «  Qui est là ? ».
 « S’il vous plaît pouvez-vous m’indiquer où est logée   
 ma femme qui est du nord, je suis son mari et j’étais prisonnier »
« Tout de suite Monsieur, je m’habille et vais vous y conduire ».
Elle m’a conduit jusqu’à la porte où ma femme habitait.
Je dis « Merci, chère Madame » et de suite, j’ai frappé.
J’entends ma femme qui demande «  Qui est là ? »,
Je réponds « C’est moi  Blanche, je suis là »
Je n’ai pas eu besoin d’en dire plus, elle avait reconnu ma voix.
Les enfants qui couchaient dans la même pièce  se sont réveillés,
et ma femme,  de dire  à ma petite fille « Tu le reconnais ?»
Et ma fille de répondre «  Oui, c’est cousin Henri ».
Mon neveu Henri Turbier avait le même timbre de voix que moi !
 
Ma femme avait sa sœur et sa famille qui habitaient prés d’elle.
Arrivés chez elle, tout le monde aussi était couché.
En apprenant mon retour, en 5 minutes, tout le monde fut levé :
et malgré mon arrivée tardive nous avons fait une longue veillée.
Comme nous étions en janvier et qu’il faisait froid,
chaque jour avec les enfants, j’allais chercher du bois.
Il fallait aussi aller à Cosnes  pour le ravitaillement,
et  y chercher du pain plus souvent.
 
J’ai dû rester plus longtemps que voulu à l’Etang des Granges,
car j’étais parti de mon pays sans certificat d’hébergement :
après cinquante- deux mois d’absence, je n’étais pas au courant,
et je n’avais pas été renseigné par mes parents.
Il était trop tard, le mal était fait , on ne pouvait y revenir.
J’ai dû aller deux fois à la Préfecture de Nevers pour y parvenir.
Heureusement que j’avais du temps, deux mois de congés.
Aussitôt après avoir reçu ce fameux certificat,
nous commençâmes à faire nos bagages pour partir de là.
 
Nos parents étant déjà partis, nous avons quitté, les derniers ;
Nos bagages furent emportés dans la voiture d’un fermier,
et nous par dessus pour ne pas faire le chemin à pied.
Puisque c’était notre route, nous sommes repassés par Paris,
afin de faire une bonne pause chez notre sœur Amélie.

Le retour définitif au pays

Nos bagages avaient été expédiés de Cosnes  à Bruay ,
et nous de Paris, nous nous sommes rendus à Lillers
afin de revoir toute la famille : mères, sœurs et frères.
Cela semblait bon de se retrouver tous réunis,
après être depuis si longtemps parti.
Cela semblait bon qu’après cette terrible guerre,
pas un seul d’entre nous ne manquait à l’appel !
 
Puis quand je fus arrivé à la fin de mes congés,
à Saint-Omer je partis me faire démobiliser,
et ensuite aux Mines pour me faire embaucher.
N’étant pas très solide après toutes ces privations,
je n’ai pu reprendre la même occupation.
Avant mon départ pour la guerre j’étais mineur de profession,
et pour cette seule raison j’ai dû m’incliner,
il me fallut accepter un travail plus léger.
Pour ce travail au jour, on me mit à la chaufferie,
où j’étais occupé à ramasser toutes les scories.
Ceci se passait en mars mille neuf cent dix-neuf.
Pour commencer, j’ai pu supporter ce métier,
mais quand vint l’été avec ses journées de grande chaleur,
je n’ai pu tenir et il me fallut l’abandonner,
car de jour en jour je fondais à vue d’œil.
Je suis tombé malade et me suis reposé pendant  quinze jours.
Quand j’ai pu enfin reprendre le travail,
je fus occupé comme manœuvre dans la cour.
Je supportais ce travail du mieux que je pouvais.
Dans la cour, à toutes les intempéries j’étais exposé.
En hiver, il fait mauvais temps tous les jours,
c’est le froid, la neige ou la pluie et on grelotte toujours.
Avec une grande volonté, j’ai pu le passer,
et arrivé en mars, je me dis que l’hiver était enfin passé.
 
C’est ce neuf mars 1920 que mon premier fils est né.
 
J’ai continué à travailler dans la cour jusqu’en été :
quand arrivèrent les fortes chaleurs, je n’ai pu les supporter.
Je suis retombé malade, et cette fois j’ai dû me reposer un mois :
je souffrais d’une dilatation d’estomac.
Après ma guérison, j’ai demandé à redescendre au fond,   avec un certificat du docteur pour un travail léger.
Muni de ce certificat, je vais voir M. Bourza,
l’ingénieur divisionnaire, qui me dit « On va voir à cela ,
car on ne peut créer de nouveaux emplois tous les jours.
Il faudrait voir à l’écurie si tout est au complet ;
allez voir le chef porion du Cinq bis, il pourra vous renseigner. »
Pour l’écurie, rien à faire, tout était complet,
et avec le chef porion du soir, de mon emploi, ils ont décidé.
« Vous commencerez demain soir, pour conduire le bidet.
Il vous faudra emporter les bois dans les quartiers.
Vous serez accompagné car ce n’est pas facile. »
La majeure partie de ces bois était pour la bowette habile.
Tous de longs bois, de trois mètres à quatre mètres cinquante.
C’est pour cela que je devais être secondé,
à seule fin d’avoir un peu de renfort
au cas où je déraillerais.
J’étais toujours obligé de faire deux trains,
car il fallait beaucoup de bois dans la veine, de 14 et 15.
Jusqu’à l’heure de rechercher les trucks, je faisais cantonnier
Pour ces trucks, ce n’était pas facile de tout rapporter.
Il fallait les ramener au cours de la marche à vide,
et le plus difficile était de les passer aux aiguilles.
J’ai fait ce manège-là pendant vingt mois,
puis arriva la loi de huit heures, ce n’était pas plus mal pour moi
 
Un jour le porion d’accrochage me dit :
« Vous allez tourner comme les autres, matin et après-midi.
Votre travail sera de faire la coupe au charbon,
et cela vous semblera peut-être bon »
J’ai répondu  «Oui, et je travaillerai pour vous satisfaire ».
Puis, un jour il me dit « Il me faudrait un calin de bowette ,
Peut-être voudriez-vous bien le faire ? ».
Je répondis oui « Cela ne doit pas être trop difficile à faire »
Ce travail consistait à surveiller le transport,
ne pas laisser manquer à vide dans les fronts,
et faire les réparations au roulage s’il en était besoin.
Entre deux, j’étais occupé au pied d’un treuil,
pour faire monter les queues et les bois,
de façon à les intercaler pour ne pas bloquer,
et ne pas les faire monter tous à la fois.
A cet endroit il n’y avait pas d’air, il faisait malsain,
je ne pouvais supporter cette chaleur étouffante.
Et bien sûr, à force, je suis retombé malade,
pour me faire remplacer, j’avais attendu trop tard.
Je fis un début de jaunisse du à une congestion du foie.
Cette fois-là, j’en ai attrapé pour cinq mois.
Cela se passait de mai 1922 au mois d’octobre.
 
Une fois guéri, je repris comme conducteur en grande bowette,
de façon à être toujours au grand air.
Et par la suite quand je redevins bon,
sans plus tarder on me ‘ recolla ‘ à faire les fronts.
Pour faire les fronts, on n’y met pas les plus mal dégourdis,
car ce n’est pas toujours rigolo, je vous le dis.
 
Pour parer à toutes ces maladies que je contractais,
ma femme avait entrepris un petit commerce :
elle vendait des dentelles, rubans et bonneterie,
mais elle ne faisait que les marchés,
et je l’aidais chaque fois que j’étais de l’après-midi.
Parfois aussi , pour des clients, elle confectionnait.
 
Puis arriva sa troisième grossesse.
Alors, je demandai à travailler l’après-midi,
afin de pouvoir l’aider davantage,
et ce, jusqu’à la fin de cette grossesse.
Et ma demande fut acceptée aussitôt,
pour ce motif, on ne pouvait me la refuser.
A ce moment-là j’étais passé à la fosse Cinq ter :
pour conduire les bois je fus occupé.
Cette naissance arriva le neuf juin 1925.
Une fois encore, ma femme me donnait un petit garçon,
un beau gros garçon que nous appelâmes Robert,
et dont toute la famille était fière.
 
Puis, quand ma femme fut bien rétablie,
je repris mon travail le matin et l’après-midi.
A ce moment-là, ma santé allait plutôt en s’améliorant,
et nous avions moins de misère pour élever nos enfants.
Moi, ma journée était toujours bien occupée,
car je retirais du jardin le plus que je pouvais.
Et chaque semaine, les souliers étaient révisés :
mes enfants n’ont jamais été à l’école avec des souliers cloutés.
On avait toujours quelques lapins, je m’occupais de leur manger.
Pendant la moisson, je cherchais de la paille pour toute l’année.
Fallait-il rénover la maison, c’est moi qui le faisais.
En un mot on essayait de tout faire par nous-mêmes.
 
A cette époque-là, arrivèrent de mauvais lendemains :
ce furent les maladies de notre petit Robert,
car par trois fois nous avons failli le perdre.
Par sa mère, ce petit était toujours bien soigné,
et chaque fois il en a réchappé.
 
Puis arrivèrent d’autres durs lendemains :
une longue période de chômage,
une journée de chômage, parfois deux chaque semaine.
Ces jours-là, j’allais à Burbure pour y gagner mon pain.
J’y aidais mon beau-frère à bâtir ou travailler au jardin,
et bien souvent pour ce travail,
à ma famille je rapportais un bon morceau de lard.
Pendant la saison, j’aidais à cueillir les fruits,
et rapportais un cageot de prunes ou un sac de poires,
ces bons fruits qui nous mettaient en appétit.
Au moment des groseilles, pour faire la confiture,
parti le dimanche matin, je cueillais jusque midi,
pour arriver à en faire un cageot bien rempli.
 
Et il le fallait bien car la vie était dure.
Nous avions l’orgueil de bien élever nos enfants,
et de les faire instruire pour être mieux que leurs parents.
Pour eux, nous nous privions de tout plaisir,
et leurs bons résultats étaient notre plus grand plaisir.
A l’époque, ma femme n’ayant déjà plus une très bonne santé,
se lever pour moi le matin, depuis longtemps je l’en empêchais.


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Mise à jour :
septembre 2003