Juin 1914 :
une nouvelle période militaire
Mais quand arriva le mois de juin de
1914, je repartis pour dix-sept jours faire
une nouvelle période. Et de nouveau pour Sissonne
je partis en train, pour faire des manœuvres en quantité
dans ce camp ; manœuvres de jour, de nuit et de jour,
tout en suivant, et par des chaleurs accablantes
. On en avait plein le train. Tous les cent ou deux
cents mètres, il en tombait un sur le côté, et on
ne savait même pas si on allait les ramasser. Cela
a été très dur, ça sentait vraiment la guerre. Et
nous pauvres troupiers, que pouvions-nous y faire ? Heureusement
qu’un dimanche matin pour oublier ces misères, je
fus invité par un copain de Lillers, moi et un autre
camarade pour aller à Tergnier, chez des amis à lui
qui nous invitaient à dîner. Nous avons été reçus
on ne peut mieux, avec un accueil très chaleureux. Le
monsieur était mécanicien aux chemins de fer du Nord, et
la dame paraissait avoir un cœur d’or. Quand nous
eûmes bien mangé et pris le café, chacun à notre
tour, nous avons chanté. Et vraiment nous étions
pleins d’entrain, car je puis dire qu’il n’y manquait
vraiment rien. Et nous nous amusâmes ainsi jusqu’à
l’heure du train. De cet accueil nous avons remercié
infiniment, surtout la dame pour tout ce dérangement. Mais
tout cela n’était pas encore assez, car le monsieur
a voulu nous raccompagner, et encore une fois nous
inviter au café. Puis il a fallu faire vite pour
ne pas rater le train, et je vous prie de croire
que nous en avions assez. Nous avons remercié et
serré la main à ce cher monsieur, et au départ du
train fait des grands signes d’adieu. Le train nous
ramena presque au camp de Sissonne, où nous avons
pu pousser un bon somme ; quelques jours après, ces
tirs et ces marches étaient terminés. De nouveau
je retourne au foyer après avoir été libéré. Entre
ce retour et la déclaration de la guerre j’ai encore
pu prendre un peu de bien-être : quelques visites
et un tour à la mer.
La déclaration
de guerre
Puis arriva ce fameux ou funeste jour
de mobilisation, et ce fut de ma femme et de ma petite
fille la séparation . Il me fallut être fort pour
ne pas les faire pleurer. Ma petite avait 3 ans et
des deux ce fut dur de me séparer. Au passage du
train, j’ai reçu leurs derniers signes d’adieu, tout
le monde pleurait et la tristesse était dans tous les
yeux. Aussitôt arrivé à la caserne, je fus habillé, et
bien sûr en tenue de guerre, je fus équipé. Comme
toujours, à la Première Compagnie, j’ai été affecté. Chaque
jour, on faisait des sorties pour aller en reconnaissance, jusqu’au
jour des premiers bombardements. Je me rappelle qu’un
jour derrière les buttes d’Assevent, à peine étions-nous
repliés vers ces buttes, qu’il nous arriva dessus
une série de quatre gros obus. Nous étions tout affolés
car c’était le début. De ce premier choc, on a déploré
un tué et une jambe cassée. De cet endroit, bien
vite on s’est dispersé, pour se regrouper ailleurs
et être moins serrés, derrière de grandes haies mais
non en toute sûreté . Puis vint le soir et on nous
apporta la gamelle. Au moment de la distribution,
on reçut des obus à shrapnels qui ont fait un tintamarre
dans les gamelles. Et de nouveau il a fallu changer
de position, sans même avoir touché à sa portion. Sur
ordre supérieur, on marcha toute la nuit, avec défense
de fumer et ordre d’observer le plus grand silence, en
colonnes mais par fractions, se diriger vers la route
de Mons. Tout en traversant les jardins et les prés, et
à l’occasion s’accrocher dans les barbelés. Tout
en trébuchant dans les petits ruisseaux, pour atteindre
les abords du fort de Leveau.
En captivité
Puis deux ou trois jours après, ce fut
le plus dur, car ce fut le jour de notre capture. Nous
fûmes dépouillés de nos armes et équipements, et
conduits dans les fortifications du fort Leveau, avec
recommandation de ne pas essayer de s’évader, sinon
le fort serait aussitôt bombardé sans pitié. Nous
passâmes plusieurs nuits dans ces grands fossés, et
après en être remontés, mis sur deux rangs et comptés, nous
fûmes vers Erquelinnes acheminés. Et là, pour une
cause inconnue nous ne fûmes pas embarqués ; vers
Mons nous sommes repartis en marchant. Comme c’était
assez loin, nous avons fait halte à Paissant et nous
avons bivouaqué au milieu des champs. Les Allemands
ont abattu deux bêtes pour avoir un peu de viande Là
nous avons passé deux jours et deux nuits, et à cause
du froid , j’ai eu un peu de dysenterie. Puis, nous
sommes partis pour embarquer à Mons. Dans cette ville,
tout le monde était hors des maisons, pour nous encourager
en essayant de nous passer quelque chose. Mais ils
ne fallait pas qu’ils soient vus des Boches Nous
fûmes embarqués dans des wagons à bestiaux, où nous
étions beaucoup moins à l’aise que des animaux. Ce
convoi dura deux jours entiers, sans avoir eu à boire
ni à manger. Et ce n’était pas le moment de rouspéter, car
un coup de crosse, on le recevait sans tarder Quand
le train fut arrivé à destination, nous fûmes conduits
dans un grand camp en plein air. Ce camp du nom de
Zossen était bien gardé, et bien entouré aussi de
plusieurs de lignes de barbelés. Un moment après
notre arrivée, on toucha une gamelle de soupe et
puis un peu de paille pour que chacun se couche. Pour
cette première nuit nous avons dormi sous la pluie. Le
lendemain il y eut aussitôt des corvées de bois, que
l’on déposait pour que les sentinelles puissent se chauffer. On
avait le droit d’en rapporter un peu pour soi, pour
se confectionner un abri et avoir un toit. Avec des
camarades on y est allé plusieurs fois, et sous ce
petit gourbi nous sommes restés trois mois. Il
y avait aussi comme corvée : semer du gazon. Pour
en semer les surfaces qui en étaient dépourvues, ce
n’était pas un dur travail mais ce n’était que le début. Là,
je fus le premier qui reçut des nouvelles de la maison. Puis
ce fut un colis avec une paire de chaussettes et des
gants. Puis, un autre jour, le premier mandat de
20 francs qui me fut payé en seize marks. Dans
ce camp, il y avait une petite cantine dans laquelle
on pouvait s’offrir diverses choses. J’ai donc pu
m’acheter, et sans retard, un peu de pain blanc et
une chemise pour me mettre sur le dos, car la mienne
était restée dans mon sac à dos. Malheureusement,
je n’ai pas eu le choix, j’ai dû prendre une chemise
pour quinze ou seize ans. C’était beaucoup mieux
que rien, et sur le dos je la sentais quand même. C’est
à ce moment que je fis la connaissance des poux, en
un rien de temps il y en a eu partout. Nous sommes
restés dans cet état pendant trois mois, en mangeant
de la soupe et des rutabagas, et un kilo de pain
presque noir pour huit jours. Puis au mois de décembre
nous déménageâmes de ce camp pour aller prés de Chemnitz
au camp d’Ebersdorf. C’était une caserne de cavalerie
ou d’artillerie fraîchement construite et nous logeâmes
dans les écuries. Les canalisations d’égouts étaient
en cours de terrassement, il n’y avait ni cours,
ni trottoirs de pavés, et pour tous ces travaux nous
avons été tous occupés. A deux kilomètres de la caserne
il y avait une carrière et c’est de là que venaient
toutes ces pierres. Moi, comme mineur, je tirais
les pierres comme d’autres mineurs et j’avais comme
aide mon camarade Lempereur. D’autres équipes charriaient
ces pierres jusqu’au camp dans des voitures à bras
et ce n’était pas tendre. Certains cassaient des
cailloux à grosseur de macadam, et d’autres mettaient
ces cailloux en tas pour pouvoir cuber. Dans cette
carrière, nous étions surveillés par un feldwebel et
pour toutes ces équipes, par une ou deux sentinelles. Mais
il n’en était pas de même dans toutes ces voitures où,
pour ne pas traîner, il y en avait une par voiture. J’ai
fait ce travail- là, pendant un an et demi. Entre
temps j’avais fait plusieurs maladies : j’ai
fait la grippe et avec rechute comme beaucoup, mais
vu mon tempérament, j’ai quand même tenu le coup. J’ai
fait aussi mes deux premières crises d’appendicite, et
j’étais tout juste remis de la dernière que j’ai
été désigné pour aller en culture. Je devais partir
dans une ferme avec mon copain L. et un 3ième mais
le camarade Hainaut, pour qui j’écrivais ses lettres, fit
la demande de venir à la place de ce troisième. Ce
fut accepté et nous partîmes tous trois à Mittelberg. Le
patron était allemand et la dame originaire de Suisse. Ils
avaient un fils qui était feldwebel et une fille parmi
eux. A part le patron, ils parlaient français comme
nous. J’aurais été bien chez eux et je croyais être
bien tombé, quand deux jours après, la troisième
crise d’appendicite j’ai fait. Les patrons ont fait
appeler un docteur qui est venu me voir : il ne me
donna aucun médicament , juste des compresses froides. Le
lendemain matin, j’eus la visite d’un capitaine allemand
: il commandait la Première Compagnie, la mienne, et
me dit « Vous, il serait nécessaire de vous opérer !
». J’ai répondu « Oui mon capitaine,
je le voudrais bien » Quand il s’est retiré, je me
mis au garde-à-vous et le saluai. Le soir même, dans
la voiture du patron, je fus conduit à la gare. Une
sentinelle m’attendait et dans un compartiment je pris
place. Nous étions en gare de Chemnitz quand le train
s’est arrêté, et sur le quai, deux hommes et une
civière m’attendaient. Je descendis doucement du
train et on me porta à l’ambulance. Et je fus dirigé
vers l’hôpital de Hüebantz. On me porta dans une
petite chambre et on s’occupa de moi : aussitôt un
infirmier est venu et à l’emplacement il me rasa ; Puis
on me transporta à la salle d’opération, et l’on
m’y fit signer mon consentement. Je me disais en
moi-même : il n’y en a plus pour longtemps. A l’approche
de l’entonnoir à chloroforme, on me dit « Lentement,
respirez fortement ! » et je me sentis partir dans
des bourdonnements. Après, quand j’ai rouvert mes
yeux j’étais dans mon lit, dans une grande chambre,
la chambre des prisonniers. D’après les camarades,
pour me réveiller il a fallu me gifler. J’ai passé
une triste nuit avec la fièvre et la douleur. Et
dès le matin, j’ai eu la visite d’une bonne Sœur qui
m’apportait une bonne cuillère d’huile de ricin. J’avais
tellement soif que je l’avalai d’un seul trait. Tout
en me la donnant, elle m’a demandé : « Vous rappelez-vous
de ce que vous avez dit hier soir ? » « J’ai
dit quelque chose ma Sœur ? Je ne m’en souviens pas
» Et je lui posai la question : « qu’est-ce
que j’ai dit ma Sœur ? » Elle me répondit « Puisque
vous ne vous souvenez de rien… » En tout cas pendant
l’opération, j’ai dit quelque chose de mal, mais
ce n’était pas de ma faute et je n’étais pas responsable. Là,
avec ces camarades, je ne me suis pas ennuyé. Il
y en avait même un de ma compagnie et d’Auchel, Gaston
T. Dans cette chambre nous étions six Français et
un Russe. Puis, un Allemand opéré d’une crise d’appendicite
aiguë, et je crois fort qu’il ne s’en est pas tiré, car
on l’a sorti de notre chambre presque mourant. Du
fait que j’étais malade j’avais passé une semaine sans
écrire, et une carte par un camarade, je l’ai fait
écrire. Ma femme avait senti que j’étais à l’hôpital car
pendant ce temps, d’elle, je reçus un petit colis qui
contenait du chocolat, des biscuits, des œufs et même
du riz. Vous pensez bien qu’il arrivait à point et
quel régal ! Au bout d’une vingtaine de jours je
retournai au camp, et j’entrai à l’imprimerie ’Numéro
deux’ en convalescence. Plus tard, quand je fus complètement
guéri, je retournai à ma compagnie. Et chaque
jour une petite corvée où je pouvais tenir le coup : c’était
la corvée des waters pour tout envoyer à l’égout, puis
l’après-midi je m’occupais d’un peu de cuisine, à
faire un plat pour quatre pour le repas du soir.
Moi et mes trois copains, Lempereur,
Leman et Horman,
nous étions tous quatre dans une très
bonne entente.
Puis bientôt je repartis en commande
de culture.
Cette fois, je fus choisi par le patron
à la Kommandantur.
Nous prîmes le train et partîmes à pied
jusque Planschirme.
J’étais tombé dans une boîte qui ne
me plaisait pas.
Au bout de quelque temps quand j’en
ai eu marre,
c’est alors que je me suis fait porter
malade.
De ce fait, le patron était de mauvaise
humeur,
n’en tenait pas compte et n’appelait
pas le docteur.
Voyant que je n’étais pas décidé à reprendre
le travail,
dès ce moment- là il me chercha des
noises.
Et il commanda à son premier domestique
de faire disparaître ma caisse de vivres.
Et le matin quand je suis arrivé pour
prendre le café,
un cas de cambriolage avait été simulé.
Il me fit voir une fenêtre avec une
vitre cassée,
mais moi qui n’étais pas dupe, je n’ai
pas marché.
Aussitôt, j’entrepris mes recherches
pour la retrouver.
Dans la première pièce il y avait un
gros tas de courte paille.
Je pris un râteau et avec son manche
grêle, je sondai le tas.
Tout au fond, je sentis quelque chose
et me dis « La voilà ».
Cette fois, je portai ma caisse dans
ma chambre,
mais ma porte ne fermant pas, on pouvait
y entrer aisément.
Un ou deux jours après, la même opération
se répétait,
mais cette fois, j’étais bien embêté,
car la ferme était grande et où la retrouver
?
J’ai dû avoir recours à un copain qui
était mon voisin.
Comme il avait plu, la chance fut de
voir des empreintes
sur le passage qui reliait un bâtiment
à un autre.
Dans ce dernier, dix minutes après,
mon copain l’a retrouvée.
Face à cet état de chose, j’écrivis
à la Kommandantur,
et je voyais mon patron dans une
mauvaise posture !
Aussitôt, il reçut l’ordre de me ramener
au camp.
Arrivé à la Compagnie, il me salit en
se déchargeant.
Il m’accusa d’avoir frappé son domestique
avec un couteau,
ce qui était on ne peut plus faux.
Je dis au caporal : « Cet homme est
un menteur ! »,
Il me répondit : « Taisez-vous
! il dit la vérité ».
Après une telle accusation, je n’avais
plus qu’à m’incliner,
car la raison du plus fort est toujours
la meilleure. De là, je fus reconduit à ma Compagnie
mais en cellule,
une cellule qui pouvait faire deux mètres
vingt de long,
sur un mètre cinquante de large.
On était six là-dedans et je n’en menais
pas large.
On se couchait comme des sardines dans
une boîte.
Au WC dans la cour, par la sentinelle
on était surveillé,
à tour de rôle, il en était de même
pour se laver.
A ce moment-là, j’essayais en vain de
trouver un copain,
au cas où il aurait pu me passer un
morceau de pain,
ou autre chose, mais c’était difficile,
car la sentinelle était vigilante à
ce poste.
Pour nous faire prendre l’air, on nous
conduisait au terrain,
non pas pour une promenade mais pour
faire la pelote :
avec le sac, à poil, chargés de sacs
de sable,
après quelques pas de gymnastique en
plein soleil,
nous étions dans un état lamentable.
C’était honteux de nous faire faire
des choses pareilles.
Puis on nous reconduisait en cellule
pour la soupe.
En cellule, je suis resté une trentaine
de jours,
puis transféré dans un autre local plus
spacieux.
La vie de prison, c’était quand même
un peu plus doux,
quoique toujours couché sur la dure
en ce lieu.
Dans ce local, on était environ une
douzaine d’hommes,
et tous punis pour des motifs différents.
Un jour, je vis entrer ce fameux caporal,
qui venait faire une visite dans ce
local. Comme le temps me semblait long, je décide de l’interpeler.
En le saluant « Caporal, pourrais-je
vous parler ?
Je suis puni depuis tant de temps
et moi qui n’ai rien fait …
Je voudrais bien savoir pourquoi on
me tient ici si longtemps »
Il me répondit sur un ton exalté :
« Ah, vous ne le savez pas, eh ! bien,
nous nous le savons ! »
Avec une réponse pareille, j’étais bien
renseigné.
Je suis retourné à ma place en me disant
«eh bien, attendons… »
Et c’est au bout de cinquante- deux
jours de détention,
qu’on est venu me sortir et me reconduire
à la Compagnie,
sans même avoir subi aucune interrogation.
De cette histoire-là, jugez un peu si
je vous ai menti.
On ne me donna pas le temps de reprendre
du poil de la bête,
car deux jours après, pour aller en
culture, ce fut le rappel.
Me voilà parti au bureau de la Compagnie
avec tout sur le dos,
pour repartir dans ce nouveau commando.
En arrivant au bureau, je vois mon ancien
chef de carrière.
Le saluant, je dis « Pardon Chef, si
je vous interpelle ,
il y a à peine deux jours que je suis
sorti de prison,
dont vous connaissez certainement la
raison.
Je ne suis pas fort du tout et je repars
déjà en commando »
Je pouvais lui parler , à la carrière
il m’estimait bien
et me répondit « Oui, je sais que vous
sortez de prison,
mais croyez-moi, c’est une bonne place,
allez-y, vous serez bien »
Alors, accompagné de la sentinelle,
de nouveau je partis,
en direction de la gare d’Ebersdorf.
Nous prîmes le train et descendîmes
en gare de Niederpropietz.
De là, nous fîmes la route à pied jusque
Zorrein,
il y avait au moins quatre kilomètres
de route,
et chargé comme je l’étais, à l’arrivée,
j’étais knock-out.
C’était au mois de juin, par une chaleur
accablante.
Nous sommes arrivés pendant l’heure
du dîner,
et les domestiques me regardaient tout
en mangeant. Déchargé, j’ai dit « Ah ! qu’il fait chaud en Allemagne
! »
Je relevais un camarade qui repartait
au camp.
D’après les domestiques, il avait été
malhonnête avec un officier
ce n’était pas drôle pour lui car en
prison, il me remplacerait.
Puis, je fis connaissance avec le patron
et le premier domestique
Après avoir monté mes bagages dans ma
chambre,
bien vite , le patron me fit donner
à manger,
en me disant « Après-midi, vous commencez
à travailler »
En moi-même je me dis « Vraiment ici
on ne perd pas de temps »
Avec ce que je venais de prendre, ce
n’était pas réjouissant.
Ce patron s’appelait Monsieur Butz.
Et l’après-midi je commençai à travailler
avec assurance,
après des hommes et des femmes, avoir
fait connaissance.
Il n’en manquait pas un, un véritable
régiment,
et d’eux tous bien vite, j’ai gagné
la confiance.
Quelques jours plus tard est arrivé
un autre copain,
il arrivait au bon moment, c’était la
saison des foins.
Ce camarade s’appelait Anatole Vannolbecq
;
il était de Mons-en-Baroeul et maraîcher
de son métier,
pas mauvais camarade , et nous avons
fait bon ménage.
Aussitôt il fallut nous lever de bon
matin,
à quatre heures pour, dans les prés,
faucher les foins.
Partir ainsi dés le matin sans avoir
bu une seule goutte de café,
en Allemagne, c’est la mode, on n’ a
rien avant d’avoir travaillé
A six heures on nous apportait le pré-petit
déjeuner,
et à neuf heures le petit déjeuner,
ensuite jusque midi et de l’après-midi
jusqu’au soir,
toujours faucher ainsi, on en avait
assez, vous pouvez le croire.
Et il n’était pas question de relâcher,
car par le premier domestique nous étions
entraînés.
Cela a duré 8, 10 jours , car c’était
un grand pré.
Puis, aussitôt après, ce fut la fenaison,
et ensuite il fallut rentrer le foin
à la maison.
Puis, chaque matin on fauchait une grosse
charretée de trèfle
que l’on conduisait à la ferme pour
les bêtes.
Et on refaisait encore une fenaison,
avant d’entreprendre la moisson.
Pendant la guerre, comme on manquait
de ficelle,
il a fallu faucher à la main tous les
seigles.
Nous étions jusqu’à sept faucheurs se
suivant ,
derrière chacun, une femme ou une fille
le ramassant.
Pour les blés il a fallu en faire autant.
Les avoines étant plus petits, on put
les faire à la faucheuse ;
Une seule fois pendant le fauchage des
seigles,
j’ai eu le plaisir de boire une grande
jatte de bière.
Après la moisson, ce fut l’arrachage
des pommes de terre.
C’est là que j’ai vu la première machine
à arracher,
ça marchait bien et je pouvais l’apprécier.
Ramasseurs et ramasseuses emplissaient
leurs paniers,
que l’on mettait directement en balles
dans les chars.
Aussitôt un char plein, il était reconduit
à la ferme.
Les balles, aussitôt après avoir roulé
dans la cave,
au moyen d’un couloir, passaient par
le soupirail.
Une grande cave bien aérée,
pour qu’elles puissent bien se conserver.
Puis ce fut l’arrachage des betteraves
et des rutabagas,
qu’à la ferme, dans d’autres caves,
on emmagasina.
Et , arrivèrent les travaux d’hiver.
Entre-deux on faisait un chargement
de foin pour l’armée,
et on sciait et cassait du bois pour
toute l’année :
les hommes sciaient et les filles cassaient.
On allait aussi dans le bois pour replanter
de jeunes sapins,
et par temps de neige on portait à manger
aux faisans et lapins.
Dans cette ferme, on n’était pas mal
si on travaillait,
mais je n’ai pas eu la chance de pouvoir
y rester.
Un jour que j’avais un fort mal de dent,
on m’a conduit à Freiberg pour la faire
enlever.
Comme j’avais une mauvaise dentition,
cela se répétait souvent,
et pour me faire soigner, j’ai dû retourner
au camp.
Quand ma bouche fut nettoyée et quelques
dents plombées,
vers un autre commando, j’ai été dirigé. Cette fois, je partais avec plusieurs
camarades,
dans une petite ville du nom de Geithen,
travailler dans une carrière, et
tirer les pierres pour faire de la chaux.
Le patron, le propriétaire s’appelait
M.Kretschmer.
Dans ce commando, nous étions huit prisonniers,
dans la même chambre, nous étions tous
logés,
et la sentinelle, dans une chambre à
côté.
Nous étions occupés ainsi : six
travaillaient à la carrière,
un était occupé au four à chaux et l’autre
comme charretier.
La carrière étant sise à environ quatre
kilomètres de Geithen,
il fallait donc rapporter les pierres
par chariot jusque Geithen,
car les fours se trouvaient à l’intérieur
de la cour.
Chaque matin et à pied on partait vers
la carrière,
sans oublier son casse-croûte comme
gamelle,
et bien sûr,
toujours accompagné de la sentinelle.
Là-bas, il y avait une pièce où nous
tous on mangeait,
les vieux civils allemands et les prisonniers.
Il y avait deux bancs et deux longues
tables,
car d’ avec les Allemands on faisait
table à part.
Une vieille dame faisait la soupe pour
tout le monde.
Cette bonne vieille dame s’appelait
Marie,
et était avec nous assez gentille.
Pour arriver à découvrir cette couche
de pierre,
pas très épaisse : elle faisait à peine
un mètre,
il fallait aller à au moins six mètres
sous terre.
C’était un travail énorme pour si peu.
On était alors en mille neuf cent dix-huit.
J’ai travaillé à cet endroit de sept
à huit mois,
puis, un jour le patron ayant trop de
personnel,
et je fus du nombre, au camp il en renvoya
trois.
Là, je suis resté quelques jours et
repartis de plus belle.
Cette fois, c’était pour une petite
mine de charbon,
dans un petit village dont j’ai oublié
le nom.
C’était une petite fosse de vingt-cinq
mètres de profond.
La machine d’extraction faisait remonter
une berline à la fois.
Pour la descente et la remonte du personnel,
cela se faisait par les échelles.
Ce charbon n’était pas du charbon comme
le nôtre,
c’était du charbon pour faire des briquettes.
On y voyait des arbres pas encore transformés
en charbon.
On remontait même des berlines de bois
en guise de charbon.
Des bois de soutènement, on commandait
un à la fois
avec la mesure que l’on transmettait
des fronts jusqu’au jour.
J’étais occupé à la tête de la descenderie,
à remonter les berlines au treuil avec
trois autres camarades.
Un cinquième qui roulait depuis là jusque
l’accrochage,
le puits n’étant pas éloigné, aisément
il y arrivait.
Là, on n’oubliait jamais son briquet,
car l’on remontait au jour pour faire
briquet.
Il y en avait aussi deux qui roulaient
au pied et accrochaient.
Au jour, on y restait chacun son tour,
pour travailler aux briquettes et les
mettre au séchoir,
ou encore pour des particuliers, charger
du charbon ou du bois,
ou bien encore faire des stères de bois.
C’est à ce moment-là que la grippe s’est
abattue sur nous,
en commençant par un, deux , augmentant
tous les jours.
Je suis devenu le seul qui descendait,
car moi avant, au camp, la grippe je
l’avais déjà fait.
Et jusqu’à leur complet rétablissement,
je descendis et travaillai avec les
Allemands.
Puis, petit à petit, un à un, on revint
au complet.
Là, j’ai connu les belles puces, grosses
comme des grains de blé.
Le dimanche matin, notre travail principal
: les retirer,
faire sa petite lessive, laver ce qui
était à laver.
L’armistice : novembre 1918
J’étais dans ce commando quand l’armistice
fut signé.
Les camarades disaient :
en se faisant porter malade au camp,
on est plus vite rentré.
J’ai suivi leurs conseils et sans perdre
de temps,
je me fis porter malade, et fus reconnu
par le docteur.
Deux jours après, je prenais le train
en direction du camp ;
j’étais content car bientôt je rentrerais
dans une vie meilleure.
Au camp, je retrouvai mes camarades
du pays, mes meilleurs.
Il en rentrait de tout côté, plus une
place dans la chambre.
Mes copains m’ont laissé un petit coin
en plein milieu,
et on partageait trois paillasses pour
six hommes.
Il y avait déjà eu un convoi de parti,
chacun attendait impatient, de voir
la nouvelle liste.
Mais ces départs ne se faisaient pas
tous les jours,
et il fallait attendre facilement de
huit à dix jours.
Pendant cette attente, j’ai fait plusieurs
balades dans Chemnitz,
avec un ou deux camarades, pour profiter
de cet armistice.
Vous dire combien ça semblait bon de
retrouver sa liberté,
et de ne plus voir chaque jour les sentinelles
à vos côtés ! Un
jour, le bruit a couru que la liste du futur départ
était posée.
Tout le monde est accouru pour voir
, et dans un tumulte,
chacun de regarder si son numéro y figure.
Les numéros de mes camarades y étaient,
mais pour le mien, zéro, et j’en fus
bien navré.
Ce départ devait avoir lieu le lendemain
matin.
Mes copains : « Si tu veux venir avec
nous, il faut te débrouiller,
Prépare-toi comme nous, en faisant semblant
de rien.
Sur la liste, il y a les numéros des
deux frères Cerisier.
L’un est déjà rentré mais l’autre ne
l’est pas.
Son numéro est celui-ci, et demain matin
s’il n’est pas là,
à l’appel de son numéro, réponds ‘ Présent
‘ et passe, et voilà ! »
Comme il n’était pas rentré le soir,
le matin il ne pouvait être là.
L’appel se faisait par ordre alphabétique
et les numéros.
J’étais sur les charbons ardents en
attendant la lettre C,
et lorsqu’on appela le premier Cerisier,
j’ai eu la chance qu’on appela le présent,
le premier.
A l’appel du deuxième, comme je savais
qu’il n’était pas là,
sans hésiter, je répondis’ Présent !’
et ça passa.
J’ai poussé un ouf de joie, il n’y avait
plus rien à craindre,
mais je me disais’ vivement que je sois
dans le train’.
J’étais passé avant mes camarades, et
quand ils vinrent vers moi,
j’ai vu qu’ils étaient aussi heureux
que moi.
Cela se passait le matin du 1er janvier
mille neuf cent dix-neuf.
L’on ne sentait pas le froid tellement
on était heureux,
puis, quand l’appel fut fini et le convoi
prêt,
le signal du départ donné, tous vers
la gare on s’est acheminés,
avec nos bagages sur le dos, on était
tous bien chargés.
Malgré mon chargement, j’avais des ailes
et non des jambes.
Quand nous fûmes installés dans le train
on était bien contents,
mes camarades et moi, tous dans le même
compartiment.
Notre convoi avec tous les arrêts, a
mis huit jours de route.
Une seule fois , nous eûmes une bonne
gamelle,
et pour le reste du temps, nous vécûmes
sur nos provisions.
Passés par la Belgique, on est arrivés
le huit à Boulogne.
Là nous avons eu un bon repas et du
pain blanc.
Pensez qu’après tant de privations on
y mordait à belles dents !
Quand nous eûmes passé toutes les formalités,
visite médicale et réclamations pour
ceux qui en avaient,
touché notre feuille de route et notre
pécule de prêt,
vers la gare, avec mes camarades nous
nous sommes dirigés.
Nous avons pris le train en direction
de Saint-Pol et Lillers,
mais à Saint-Pol il fallait attendre
longtemps la correspondance.
Nous avons passé la nuit dans le train
avec de longs arrêts,
et quand nous sommes arrivés à Fouquereuille,
il était matin.
Pour la correspondance de Lillers il
fallait attendre longtemps,
nous décidâmes de faire la route à pied
tout en se réveillant.
En cours de route, nous avons pu monter
en camion militaire,
dans lequel nous fûmes ballottés jusque
Lillers.
Le retour à Lillers - Quelle joie !
Arrivés
à Lillers, L. nous conduit chez ses anciens patrons,
qui tenaient un café et qu’on appelait
Marie et Papa Edmond.
Quelle fut leur surprise et leur joie
de le voir bien rentré !
Et de nous accueillir tous quatre avec
un bon café.
Quand nous fûmes bien reposés, nous
nous sommes séparés,
en nous promettant pour des jours prochains
de nous revoir.
Mes beaux-parents habitant Lillers,
je partis les voir.
Arrivé chez eux, quelle fut leur surprise
de me revoir !
Par ma belle-mère, je fus accueilli
à bras ouverts,
et il en fut de même par Charlemagne
mon beau-frère.
De me revoir enfin, ils étaient très
heureux,
et avec joie, j’ai pris le repas de
midi chez eux.
L’après-midi, accompagné de mon beau-frère,
nous sommes partis voir mes parents
au Mensecq.
En cours de route, nous sommes rentrés
dans un café,
aussitôt sur un phono, on fit jouer’
La Madelon’.
La chanson, nouvelle pour moi, avec
curiosité je l’ai écoutée.
Puis au Mensecq, chez mon frère Arthur
nous nous rendons.
Oh ! quelle surprise, à grands bras
nous nous embrassons.
Il se préparait pour partir travailler
l’après-midi,
et si heureux de me revoir, bien sûr
il n’est pas parti.
Puis il déboucha une bonne bouteille
pour fêter ma rentrée,
et dit « Je me déshabille, puisque j’ai
fini ma journée ! ».
Un autre frère et ma sœur habitant
près de là,
je dis « Maintenant, je vais voir Alexandre
et Julia ».
Là aussi, ils m’accueillirent avec grande
joie.
Mon frère Alexandre en fit autant que
mon frère Arthur,
et de ne pas partir travailler, cela
n’était pas dur.
Pendant ce temps mon frère Arthur s’
était rhabillé,
et jusque chez notre sœur Julia il s’
est avancé.
Après avoir bu un bon verre de bière
et du café,
il dit « Maintenant, on va faire
un tour et arroser cette rentrée »
Je n’ai pu voir mon beau-frère Léon
T., il était parti travailler.
En rentrant, je suis allé voir ma mère,
contente de me revoir, elle a dit «
elle est finie cette vie amère »
Nous sommes donc partis tous quatre
jusque Lillers,
mon beau-frère, moi et mes deux frères.
En cours de route, nous avons déjà fait
quelques cafés,
dans Lillers, jusque minuit passé bien
d’autres nous avons fait.
Je puis vous dire que cette rentrée
fut bien arrosée,
jamais on ne voulut me laisser payer
une tournée.
Puis vint l’heure de se séparer , d’embrasser
mes deux frères,
et de repartir chez ma belle-mère avec
mon beau-frère.
Nous avons mangé un morceau et nous
nous sommes couchés.
Mais le lendemain, il fallut penser
à autre chose.
Les retrouvailles avec Blanche et Suzanne
Ma
femme et ma fille ayant dans la Nièvre évacué, il
fallait les rejoindre avant toute chose .
Aussitôt
ce même jour, je partis à Paris,
pour
descendre chez une sœur de ma femme du prénom d’Amélie.
Heureusement j’étais déjà allé une fois
à Paris,
et je n’ai pas trop cherché pour trouver
le Passage Dauphine.
J’ai grimpé les escaliers en vitesse
jusqu’au troisième,
quelle fut ma surprise en arrivant sur
ce palier :
je tombe nez à nez avec mon beau-frère
Prosper qui était déjà là,
et qui s’était demandé, ‘ derrière moi,
qui vient là ?’
Il avait été aussi prisonnier et arrivait
chez sa sœur avant moi.
Pour Amélie, pensez quelle surprise
de nous voir là tous deux,
avec quelle joie je les embrassai eux
deux !
Ma belle-sœur qui avait été aussi évacuée
dans la Nièvre,
avait dit à ses sœurs « C’est moi qui
les reverrai la première ! »
Elle avait dit vrai, ne s’était pas
trompée.
Pour fêter notre retour, ils nous emmenèrent
au Châtelet
où nous avons vu jouer ‘ Les millions
de l’Oncle Sam ‘.
Le lendemain, je prenais le train pour
aller rejoindre ma femme.
Celle-ci, ma fille et un neveu étaient
à l’Etang des Granges,
cet Etang des Granges se trouvant à
six kilomètres de Cosnes.
Quand je descendis en gare de Cosnes,
il faisait nuit noire,
pourtant il me fallait au plus tôt les
revoir.
Je me suis renseigné pour trouver la
route de Nevers.
et de là jusqu’à mon arrivée,
sur cette route je n’ai vu qu’une maison,
brûlée,
où peut-être souvent, des cheminots
devaient s’abriter.
A cet âge, je n’avais peur ni de marcher
de nuit, ni de rien.
Aux carrefours, je tâchais seulement
de trouver mon chemin.
Sur les panneaux indicateurs, les lettres
étaient si petites
qu’il m’était impossible de les lire.
Je n’avais que des allumettes pour m’éclairer
;
En moi-même, je me disais « j’ai bien
six kilomètres de fait »,
à droite comme à gauche, aucune maison
je n’apercevais,
quand tout à coup en sens inverse j’entendis
quelqu’un marcher.
Je me dis « Tant mieux, je vais pouvoir
me renseigner » ;
c’était un homme qui marchait, un vélo
à la main.
Son vélo devait être crevé, pour faire
à pied un si long chemin.
Moi: « Bonsoir, pardon Monsieur, où
est l’Etang des Granges ?
Lui me répondit : « Mais
vous y êtes déjà passé mon ami !
Tenez ici, vous allez arriver à Montsouris.
Repartez avec moi, je vous ferai voir
le chemin ».
Pour moi, c’était une chance qu’il ait
eu son vélo à la main .
Nous sommes arrivés au carrefour que
je n’avais pas pu voir.
Il me dit « Prenez ici à droite, c’est
à trois cents mètres d’ici.
Il fait tellement nuit que les maisons,
vous ne pouvez les voir. »
En le quittant, je dis « Bonsoir Monsieur
» et je le remercie.
Et maintenant ce n’était pas tout, il
fallait trouver la maison.
Pourvu que je voie encore une maison
éclairée,
afin que ces braves gens me disent
où ma femme est logée.
Alors, j’en ai aperçu une, encore un
peu éclairée ;
Je m’en approche doucement et commence
à frapper.
J’entends une voix de femme qui demande
« Qui est là ? ».
« S’il vous plaît pouvez-vous
m’indiquer où est logée
ma femme qui est du nord, je suis
son mari et j’étais prisonnier »
« Tout de suite Monsieur, je m’habille
et vais vous y conduire ».
Elle m’a conduit jusqu’à la porte où
ma femme habitait.
Je dis « Merci, chère Madame » et de
suite, j’ai frappé.
J’entends ma femme qui demande « Qui
est là ? »,
Je réponds « C’est moi Blanche,
je suis là »
Je n’ai pas eu besoin d’en dire plus,
elle avait reconnu ma voix.
Les enfants qui couchaient dans la même
pièce se sont réveillés,
et ma femme, de dire à ma
petite fille « Tu le reconnais ?»
Et ma fille de répondre « Oui,
c’est cousin Henri ».
Mon neveu Henri Turbier avait le même
timbre de voix que moi !
Ma femme avait sa sœur et sa famille
qui habitaient prés d’elle.
Arrivés chez elle, tout le monde aussi
était couché.
En apprenant mon retour, en 5 minutes,
tout le monde fut levé :
et malgré mon arrivée tardive nous avons
fait une longue veillée.
Comme nous étions en janvier et qu’il
faisait froid,
chaque jour avec les enfants, j’allais
chercher du bois.
Il fallait aussi aller à Cosnes pour
le ravitaillement,
et y chercher du pain plus souvent.
J’ai dû rester plus longtemps que voulu
à l’Etang des Granges,
car j’étais parti de mon pays sans certificat
d’hébergement :
après cinquante- deux mois d’absence,
je n’étais pas au courant,
et je n’avais pas été renseigné par
mes parents.
Il était trop tard, le mal était fait
, on ne pouvait y revenir.
J’ai dû aller deux fois à la Préfecture
de Nevers pour y parvenir.
Heureusement que j’avais du temps, deux
mois de congés.
Aussitôt après avoir reçu ce fameux
certificat,
nous commençâmes à faire nos bagages
pour partir de là.
Nos parents étant déjà partis, nous
avons quitté, les derniers ;
Nos bagages furent emportés dans la
voiture d’un fermier,
et nous par dessus pour ne pas faire
le chemin à pied.
Puisque c’était notre route, nous sommes
repassés par Paris,
afin de faire une bonne pause chez notre
sœur Amélie.
Le retour définitif au pays
Nos bagages avaient été expédiés de
Cosnes à Bruay ,
et nous de Paris, nous nous sommes rendus
à Lillers
afin de revoir toute la famille : mères,
sœurs et frères.
Cela semblait bon de se retrouver tous
réunis,
après être depuis si longtemps parti.
Cela semblait bon qu’après cette terrible
guerre,
pas un seul d’entre nous ne manquait
à l’appel !
Puis quand je fus arrivé à la fin de
mes congés,
à Saint-Omer je partis me faire démobiliser,
et ensuite aux Mines pour me faire embaucher.
N’étant pas très solide après toutes
ces privations,
je n’ai pu reprendre la même occupation.
Avant mon départ pour la guerre j’étais
mineur de profession,
et pour cette seule raison j’ai dû m’incliner,
il me fallut accepter un travail plus
léger.
Pour ce travail au jour, on me mit à
la chaufferie,
où j’étais occupé à ramasser toutes
les scories.
Ceci se passait en mars mille neuf cent
dix-neuf.
Pour commencer, j’ai pu supporter ce
métier,
mais quand vint l’été avec ses journées
de grande chaleur,
je n’ai pu tenir et il me fallut l’abandonner,
car de jour en jour je fondais à vue
d’œil.
Je suis tombé malade et me suis reposé
pendant quinze jours.
Quand j’ai pu enfin reprendre le travail,
je fus occupé comme manœuvre dans la
cour.
Je supportais ce travail du mieux que
je pouvais.
Dans la cour, à toutes les intempéries
j’étais exposé.
En hiver, il fait mauvais temps tous
les jours,
c’est le froid, la neige ou la pluie
et on grelotte toujours.
Avec une grande volonté, j’ai pu le
passer,
et arrivé en mars, je me dis que l’hiver
était enfin passé.
C’est ce neuf mars 1920 que mon premier
fils est né.
J’ai continué à travailler dans la cour
jusqu’en été :
quand arrivèrent les fortes chaleurs,
je n’ai pu les supporter.
Je suis retombé malade, et cette fois
j’ai dû me reposer un mois :
je souffrais d’une dilatation d’estomac.
Après ma guérison, j’ai demandé à redescendre
au fond, avec un certificat du docteur pour
un travail léger.
Muni de ce certificat, je vais voir
M. Bourza,
l’ingénieur divisionnaire, qui me dit
« On va voir à cela ,
car on ne peut créer de nouveaux emplois
tous les jours.
Il faudrait voir à l’écurie si tout
est au complet ; allez voir le chef porion du Cinq bis, il pourra
vous renseigner. »
Pour l’écurie, rien à faire, tout était
complet,
et avec le chef porion du soir, de mon
emploi, ils ont décidé.
« Vous commencerez demain soir, pour
conduire le bidet.
Il vous faudra emporter les bois dans
les quartiers.
Vous serez accompagné car ce n’est pas
facile. »
La majeure partie de ces bois était
pour la bowette habile.
Tous de longs bois, de trois mètres
à quatre mètres cinquante.
C’est pour cela que je devais être secondé,
à seule fin d’avoir un peu de renfort
au cas où je déraillerais.
J’étais toujours obligé de faire deux
trains,
car il fallait beaucoup de bois dans
la veine, de 14 et 15.
Jusqu’à l’heure de rechercher les trucks,
je faisais cantonnier
Pour ces trucks, ce n’était pas facile
de tout rapporter.
Il fallait les ramener au cours de la
marche à vide,
et le plus difficile était de les passer
aux aiguilles.
J’ai fait ce manège-là pendant vingt
mois,
puis arriva la loi de huit heures, ce
n’était pas plus mal pour moi
Un jour le porion d’accrochage me dit
:
« Vous allez tourner comme les autres,
matin et après-midi.
Votre travail sera de faire la coupe
au charbon,
et cela vous semblera peut-être bon
»
J’ai répondu «Oui, et je travaillerai
pour vous satisfaire ».
Puis, un jour il me dit « Il me faudrait
un calin de bowette ,
Peut-être voudriez-vous bien le faire
? ».
Je répondis oui « Cela ne doit pas être
trop difficile à faire »
Ce travail consistait à surveiller le
transport,
ne pas laisser manquer à vide dans les
fronts,
et faire les réparations au roulage
s’il en était besoin.
Entre deux, j’étais occupé au pied d’un
treuil,
pour faire monter les queues et les
bois,
de façon à les intercaler pour ne pas
bloquer,
et ne pas les faire monter tous à la
fois.
A cet endroit il n’y avait pas d’air,
il faisait malsain,
je ne pouvais supporter cette chaleur
étouffante.
Et bien sûr, à force, je suis retombé
malade,
pour me faire remplacer, j’avais attendu
trop tard.
Je fis un début de jaunisse du à une
congestion du foie.
Cette fois-là, j’en ai attrapé pour
cinq mois.
Cela se passait de mai 1922 au mois
d’octobre.
Une fois guéri, je repris comme conducteur
en grande bowette,
de façon à être toujours au grand air.
Et par la suite quand je redevins bon,
sans plus tarder on me ‘ recolla ‘ à
faire les fronts.
Pour faire les fronts, on n’y met pas
les plus mal dégourdis,
car ce n’est pas toujours rigolo, je
vous le dis.
Pour parer à toutes ces maladies que
je contractais,
ma femme avait entrepris un petit commerce
:
elle vendait des dentelles, rubans et
bonneterie,
mais elle ne faisait que les marchés,
et je l’aidais chaque fois que j’étais
de l’après-midi.
Parfois aussi , pour des clients, elle
confectionnait.
Puis arriva sa troisième grossesse.
Alors, je demandai à travailler l’après-midi, afin de pouvoir l’aider davantage,
et ce, jusqu’à la fin de cette
grossesse.
Et ma demande fut acceptée aussitôt,
pour ce motif, on ne pouvait me la refuser.
A ce moment-là j’étais passé à la fosse
Cinq ter :
pour conduire les bois je fus occupé.
Cette naissance arriva le neuf juin
1925.
Une fois encore, ma femme me donnait
un petit garçon,
un beau gros garçon que nous appelâmes
Robert,
et dont toute la famille était fière.
Puis, quand ma femme fut bien rétablie,
je repris mon travail le matin et l’après-midi. A ce moment-là,
ma santé allait plutôt en s’améliorant,
et nous avions moins de misère pour
élever nos enfants.
Moi, ma journée était toujours bien
occupée,
car je retirais du jardin le plus que
je pouvais.
Et chaque semaine, les souliers étaient
révisés :
mes enfants n’ont jamais été à l’école
avec des souliers cloutés.
On avait toujours quelques lapins, je
m’occupais de leur manger.
Pendant la moisson, je cherchais de
la paille pour toute l’année.
Fallait-il rénover la maison, c’est
moi qui le faisais.
En un mot on essayait de tout faire
par nous-mêmes.
A cette époque-là, arrivèrent de mauvais
lendemains :
ce furent les maladies de notre petit
Robert,
car par trois fois nous avons failli
le perdre.
Par sa mère, ce petit était toujours
bien soigné,
et chaque fois il en a réchappé.
Puis arrivèrent d’autres durs lendemains
:
une longue période de chômage,
une journée de chômage, parfois deux
chaque semaine.
Ces jours-là, j’allais à Burbure pour
y gagner mon pain.
J’y aidais mon beau-frère à bâtir ou
travailler au jardin,
et bien souvent pour ce travail,
à ma famille je rapportais un bon morceau
de lard.
Pendant la saison, j’aidais à cueillir
les fruits,
et rapportais un cageot de prunes ou
un sac de poires,
ces bons fruits qui nous mettaient en
appétit.
Au moment des groseilles, pour faire
la confiture,
parti le dimanche matin, je cueillais
jusque midi,
pour arriver à en faire un cageot bien
rempli.
Et il le fallait bien car la vie était
dure.
Nous avions l’orgueil de bien élever
nos enfants,
et de les faire instruire pour être
mieux que leurs parents.
Pour eux, nous nous privions de tout
plaisir,
et leurs bons résultats étaient notre
plus grand plaisir.
A l’époque, ma femme n’ayant déjà plus
une très bonne santé,
se lever pour moi le matin, depuis longtemps
je l’en empêchais.
|