Réflexions au sujet de l'oeuvre de Jean Norton Cru

par Georges GAUDY

Engagé volontaire, Georges Gaudy est parti pour le front alors qu'il avait à peine vingt ans. De cette expérience, il a laissé quatre volumes de souvenirs, qui forment un tout cohérent : Les Trous d'obus de Verdun, Le Chemin des Dames en feu, L'agonie du Mont-Renaud, Le drame à Saconin et l'épopée sur l'Ingon. Cru a fait de cette œuvre une critique pour le moins mitigée : "L'oeuvre de Gaudy reste l'oeuvre d'un jeune qui n'a pas su acquérir à la guerre la maturité que d'autres ont acquise. Il sait nous donner le pittoresque, rarement le poignant, et jamais ce qui est vraiment profond". Réponse de l'intéressé.

J'ai longtemps correspondu avec [Jean Norton Cru]. J'ai lu et relu son livre [Témoins] et presque tous les ouvrages relatifs à la grande guerre. Il aimait beaucoup mes Trous d'obus de Verdun et dans sa majeure partie L'agonie du Mont-Renaud. Mon Chemin des Dames le déconcertait.

J'ai vécu de nombreux combats, volontairement recommencés en 1940, en 1943 et 1944, toujours dans des régiments d'active remplis de jeunes soldats.

J'admire le labeur de Norton Cru. Sa méthode donne pour commencer de bons résultats. Il fait un joyeux carnage de légendes dont le massacre fait plaisir. Mais l'esprit de système et l'intention de l'auteur faussent tout. Son expérience qu'il croit forte est faible. Il arrive au front le 15 octobre 1914, au seuil d'un épouvantable hiver, quand à l'enthousiasme du début succède la patience. Ses tendances pacifistes se fixent sous le ciel très noir de 1915. Comme critique, il cherchera dans les livres l'expression de ses sentiments et la manifestation de ses opinions, applaudissant quand un auteur attaquera l'Etat-Major, les généraux et condamnera l'offensive. Il trouvera sans peine une majorité de témoins, surtout dans cette sinistre année 1915, pour lui faire écho. Et le grand nombre ayant ainsi parlé, Norton Cru croira tenir sa certitude. N'oublions pas qu'il sert dans un régiment de réserve, où la moyenne de l'âge est plus élevée et où la plupart des hommes sont mariés. Comment se représenterait-il les soldats endiablés de 1918 ? Ils ont retrouvé l'enthousiasme de 1914 et acquis ce qui manquait alors, la connaissance du feu et celle de l'ennemi.

L'homme, Norton Cru l'oublie, change comme le vent prêt à fuir, prêt à s'élancer, à rire, à pleurer, à aimer, à détester, gai à minuit, triste à midi. J'ai eu en 1917 ma crise individuelle, analogue à la crise collective qui avait déchaîné les mutineries. Mon moral, de diamant sur le front, s'effondra dans la tiédeur de l'hôpital. Je passai au crible d'une critique serrée les notions les plus saintes, et même celle de patrie. Au mois de janvier cette fièvre était dissipée.

Comment, si, d'après Norton Cru, la violence est inconnue au combat, et si le fantassin n'est jamais furieux, expliquer que le poste du pan coupé au Mont-Renaud ait été pris, perdu, repris vingt-six fois dans une heure ? Et ce boyau de Rastadt où j'ai vu le 5 mai 1917 à Vauclerc le flux et le reflux des contre-attaques qu'aucun ordre supérieur ne déclenchait ! Elles durèrent toute la nuit. Les poilus refoulés repartaient en avant dès qu'ils avaient renouvelé leur provision de grenades, au premier appel du sergent.

Encore un mot. L'auteur de Témoins soutient non sans raison que le souvenir se déforme et que seule est valable la notation faite à l'instant même où l'événement s'accomplit. Deux exemples montreront comment sa méthode peut se retourner contre lui.

Ceux qui décrivent des monceaux de morts si pressés qu'ils se tiennent debout le rendent justement enragé. Or, dans mon Chemin des Dames en feu (pages 167-168) on peut lire: "Des cadavres debout dans un voile de brume nous regardent défiler". Ce n'étaient pas des cadavres, mais des blessés exsangues, des moribonds adossés à la berme. Au premier regard, en passant, en lançant des grenades, nous les avions pris pour des morts. Une minute plus tard, nous étions détrompés. Mais mon texte reproduit les instants mêmes où la vision s'imposa. Dans la lumière d'un souvenir rectifié, il laisserait tomber ces morts; il y manquerait un élément de vérité: le spectacle reproduit tel que j'ai cru le voir.

Dans L'agonie du Mont-Renaud, presque entièrement composée de choses vues, il y a aussi des choses entendues (chapitre XIII) et données telles qu'elles frappèrent mon oreille. J'aurais pu deux ans plus tard reconstituer plus exactement la forme des contre-attaques du 13 avril. C'est le contraire de ce que pense Norton Cru.

Cela me fait plaisir de publier ces observations. Après nous personne ne pourrait le faire. Qui bénéficiera de nos longs combats et de nos vastes lectures? La plupart des oeuvres de guerre seront bientôt ensevelies.

Ce qu'il faut, c'est condamner la conscription, la levée en masse, la confusion dans l'armée. Les Saint-Cyriens célébrés par Norton Cru, parce que l'horreur et l'épouvante les accablent et les affligent plus qu'il ne conviendrait à des militaires, se sont trompés de métier. Voilà tout.

A quoi reconnaître la vocation? A l'audace, au courage, au sang-froid, à l'ardeur belliqueuse, au calme imperturbable ? Oui. Mais avant tout, au désir constant de souffrir de la souffrance militaire avec nos subordonnés, de souffrir avec eux dans une fraternité profonde et d'y trouver son bonheur.


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Mise à jour :
10 août 2008