Deux lettres au caporal C. Warren Weed
soldat de la 27e DI américaine

Mme Valérie Boyer nous a adressé copie de deux lettres qu'elle a retrouvées sous une pile de tuiles dans le grenier de la maison dans laquelle elle vient d'emménager, à Coudrecieux (canton de Bouloire, dans la Sarthe). Il s'agit de deux lettres rédigées par la mère et (vraisemblablement) la soeur d'un soldat new yorkais nommé C. Warren Weed, et expédiées dans la même enveloppe. Elles sont datées du début octobre 1918.

Quand et comment cette enveloppe s'est-elle retrouvée à cet endroit ? Bien malin qui saurait le dire ! Ce qui est sûr, c'est que l'unité à laquelle appartenait le destinataire, le 104e bataillon de mitrailleuses, était à cette date très loin de là...

Le 104e bataillon de mitrailleuses était le bataillon divisionnaire de la 27e division d’infanterie américaine. Celle-ci constituait à l’origine la Garde Nationale de New York (d'où le nom qui lui est parfois donné de New York Division), qui fut mobilisée le 15 juillet 1917 et rebaptisée 27e division le 18 juillet suivant. Cette unité fut formée et entraînée au camp de Wadsworth (Caroline du Sud) du 3 août 1917 au 27 avril 1918. Son transfert en Europe s’étala de mai à début juillet 1918.

Défilé de la 27e Division avant son départ en instruction, le 30 août 1917. Les troupes défilent devant la Bibliothèque municipale de New York (5e Avenue et 42e Rue). Les membres de leur famille occupent l'immense tribune installée sur les marches de la Bibliothèque, visible sur la gauche.

Dès la fin juillet, elle occupe un secteur dans les Flandres. Elle participe aux combats sur le front d’Ypres, puis à l’offensive de Picardie, du 24 septembre au 1er octobre, où elle est engagée dans de très durs combats le long du tunnel du canal de Saint-Quentin. Elle est alors envoyée au repos jusqu’au 6 octobre, et c’est durant cet intermède que les deux lettres qui suivent sont écrites : elles y font d’ailleurs allusion.

La division sera ensuite dirigée sur Busigny d’où elle participera à la poursuite des armées allemandes en retraite jusqu’à la fin octobre où elle sera relevée et gagnera les alentours de Brest. On pourrait imaginer que cette lettre a été oubliée ou égarée lors de ce voyage de retour depuis la région de Saint-Quentin jusqu'à Brest. Malheureusement, nous n'avons pas trouvé d'historique de la 27e DI qui pourrait confirmer les étapes du parcours.

La division regagnera les Etats-Unis en février 1919.

 

Notes sur la transcription et la traduction : la première lettre est aisément lisible, alors que la seconde, écrite à la diable et pratiquement sans aucune ponctuation, l'est beaucoup moins. Les mots ou signes restitués figurent entre crochets carrés. Les mots illisibles sont signalés par [..]. Hors d'un contexte plus précis, le sens de certaines allusions ou remarques n'a pu être précisé. La transcription et la traduction ont été assurées par Marc Verly et Jacqueline Toriel.

Elements figurant sur l'enveloppe :

Cachet postal et flamme

Brooklyn. N.Y.
Oct 4 1918
12-30 P

Saint Johns Place Station

Expéditeur

From
M HY Weed
535 Pacific St
Brooklyn
New York
U.S.A.

Destinataire

Corporal C Warren Weed
Company A 104th Machine Gun Battalion
American Expeditionary Force
Via New York

Lettre 1

Tuesday. Oct. 1.

Dear Buddie

Have not written for some time as you know on account of poor Spencer’s death. It was a shock in a way and not in another way, as I wrote you after seeing him in Pine Hill. I didn’t see how it was possible for him to ever get better. He never was healthy looking, but you ought to have seen him, and just to think not one of them recognized the desease [sic]. He absolutely and flatly refused to see a Dr, of course he knew, that was the h… [hell] of it all. Just imagine the grit the man had, to drive his own car up to Dr. Paines on St. Marks Ave for an examination that afternoon at 4 o’clock and was dead at three in the morning. Really I think he kept it all from Edith so she would not worry. Yesterday in looking through his pockets they found toast and in fact a lot of food he could not swallow & stuffed it in there so Edith would not know. Gosh this has been some week on us, as we have tried to be down with Edith continually Marie & Ralph have worked so hard. Edith does not know a thing about his affairs at all. Her Mother & Father are coming over to 388 Clinton to live with her. Do not know how it will work out They but me are all going to miss him and Edith will you can just imagine.
Have just gotten back from Mom’s so will finish this letter.
Are waiting for Hawley and Margaret to come to dinner as they are moving today.
I see by the paper that the 27th division is in it again. I do hope they have left you boys out.
Have had Buster Maben here with us as there was no room down there. He is at Blair’s Academy this winter and Freddie had the sweet job of meeting him at the train and telling him. Don’t think Bus minds is as much as Jack.
Well Buddie there goes the bell. Give those damned Huns hell for me.
Lots of love

        Mabel

Lettre 1 : traduction

Mardi 1er octobre [1918]

Cher Buddie

Je ne t’ai pas écrit depuis quelque temps en raison de la mort de ce pauvre Spencer. D’un côté ça a été une surprise, de l’autre pas tellement, comme je te l’ai écrit après l’avoir vu à Pine Hill.[1] Je ne voyais pas comment il aurait été possible qu’il aille jamais mieux. Il n’avait jamais vraiment respiré la santé, mais tu aurais dû le voir, et dire qu’aucun d’eux[2] n’a su reconnaître sa maladie. Il refusait résolument et catégoriquement de voir un docteur, évidemment qu’il savait, c’est ça qui était le pire de tout. Imagine le cran qu’il a dû avoir pour prendre lui-même sa voiture et aller chez le Dr Paines sur Saint Marks Avenue[3] pour une consultation, c’était à 4 heures de l’après-midi, et il est mort le lendemain matin à trois heures. Il a absolument tout caché à Edith afin que celle-ci ne s’inquiète pas. Hier, en fouillant dans ses poches ils ont retrouvé une tranche de pain, en fait toute la nourriture qu’il ne pouvait avaler et qu’il glissait là dedans, si bien qu’Edith ne se doutait de rien. Bon Dieu, ça a été une rude semaine pour nous, car nous avons essayé de rester constamment auprès d’Edith. Marie et Ralph se sont terriblement démenés. Edith ne sait au bout du compte absolument rien de ses affaires. Sa mère et son père ont fait le voyage jusqu’au 388 Clinton Street[4] pour habiter avec elle. Je ne sais pas comment ça va se passer. A part moi, tous vont le regretter, particulièrement Edith comme tu peux t’en douter.

Je reviens juste de chez maman, j’en profite pour finir cette lettre.

Attendons Hawley et Margaret à dîner, parce qu’ils déménagent aujourd’hui.

J’ai vu dans le journal que la 27e division remontait en ligne. J’espère qu’ils vous laisseront en dehors du coup.

Avons eu Buster Maben avec nous ici, parce qu’il n’y avait pas de place là-bas.[5] Il est au lycée de Blair[6] cet hiver, et Freddie a eu la tâche délicate d’aller le chercher à la gare et de lui annoncer la nouvelle. Je pense pas que Bus en soit bouleversé, il est tout à fait dans le genre de Jack.

Buddie, voilà la cloche qui sonne. Envoie les Boches au diable de ma part.

      Tout plein de choses à toi

                  Mabel


[1] Pine Hill (comté d’Ulster, état de New York), petit village situé dans le parc Catskill, région montagneuse et boisée au nord de New York (230 kilomètres depuis l’adresse du destinataire) où se trouvaient de nombreuses résidences de campagne et constituait la destination privilégiée de vacances et de villégiature des New Yorkais.
[2] Les médecins ?
[3] Saint Marks Avenue est une rue parallèle à la Pacific Street, dans le même quartier (Brooklyn, Kings), et séparée d’elle par trois blocs.
[4] Le 388 Clinton Street est également situé dans le quartier de Brooklyn, à environ 1500m de l’adresse de l’expéditrice, pas très loin de l’Upper Bay.
[5] « no room down there » : impossible de savoir avec précision ce que la rédactrice entend par là.
[6] Blair Academy, école secondaire privée étroitement liée à l’église presbytérienne, située à Blairstown (comté de Warren, New Jersey) à une petite centaine de kilomètres de New York.

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Lettre 2

My own darling Bud

Oct 3 1918

Well dear

The same old story nothing new to write you dear only dear I am thinking of you every minute of the day thinking what a dear brave boy you are and I am so proud of you dearest. Harry was just here and he said that he had heard from Freddie that he had received a telegram from Washington telling him that he was excepted I don’t know exactly what this position is but it is about gathering in all the Stetson hats from all the camps and they are to be send over I believe and he (Freddie) said this position was an honorary position that it was a great honor it was first offered to Ed Roberts but he could not be spared from the business so he wrote and asked that Freddie be put in it and I guess they have kept at it but it was so long  in coming I guess when it did come it has been some surprise I don’t know how Mable is going to take it as he can not take her with him I guess she will cut up [..] but she ought to be happy to know that he does not have to go across and do what you dearest are doing you grand brave brave boy bless you dear heart You never talked what you would do as some others did but you have done it dear and they all can take a back seat dear when it comes to being brave dear I guess you can remember certain was saying if war should break out that he and also his brother would certainly go right army In fact they said their father would insist on them both going business or no business but I guess father and the whole family have been working on this position that he is going to [..] I guess you dear are the only real one Not but what I would have done most anything to have kept you this side dear if you would have allowed us to do it but I guess I have a boy to be proud of and your mother surely is dearest I hope dear that you have not taken any colds dear for I see by the papers it is very cold over there. I pray God to watch & protect and keep you from all dangers & sickness & suffering and that he will give you dear courage and health & strength to do what ever your work may be I do pray God that this war may end before the severe weather sets in The [.. ..] looks wonderfull and [..] I do pray God that it may end soon and that God will bring you back to us dear with victory on your banner & love & peace in your heart. God bless you dear and all our boys remember me to Mr [..] when you see him lots and lots of love & kisses dear always your devoted loving

Mother

Be sure and let me know when you receive the few dollar I send you away since a while

Lettre 2 : traduction

Mon cher petit Bud

3 octobre [1918]

Mon bien aimé

Toujours la même chose rien de neuf à t’annoncer mon chéri je pense à toi à chaque minute de la journée songeant que tu es un brave petit gars et comme je suis fière de toi mon garçon chéri. Harry était là à l’instant et il disait qu’il avait su de Freddie qu’il avait reçu un télégramme de Washington lui annonçant qu’il était refusé Je ne sais pas exactement ce que c’est que ce poste mais il s’agit de collecter les chapeaux de service [1] dans tous les camps pour les envoyer là-bas. Freddie affirme et je le crois aussi que c’est un poste tout à fait honorable, que c’est un grand honneur Il avait été proposé dans un premier temps à Ed Roberts mais celui-ci ne pouvait pas abandonner son affaire aussi a-t-il écrit pour demander que le poste soit proposé à Freddie et je pense qu'ils ont fait le nécessaire mais ça a été si long à venir que quand c’est arrivé je crois qu’ils ont été pris de court Je ne sais pas comment Mable va prendre la chose parce qu’il ne peut pas l’emmener avec lui mais elle devrait se réjouir de savoir qu’il n’ira pas là-bas pour faire ce que toi mon chéri tu fais mon garçon si si courageux sois béni mon cœur adoré Jamais tu ne t’es vanté de ce que tu ferais comme d’autres l’ont fait mais toi mon chéri tu l’as fait et maintenant que le moment est venu d’y aller tu les as laissés très loin derrière mon brave garçon Je pense que tu te souviens d’un en particulier qui disait que si la guerre éclatait que lui et son frère iraient immédiatement rejoindre l’armée Plutôt ils disaient que leur père ferait tout pour qu’ils y aillent peu importait leurs affaires mais je crois que papa et toute la famille [se sont démenés pour qu’il ait ce poste que…] Je pense mon chéri que tu es vraiment le meilleur de tous Qu’est-ce que je n’aurais pas fait pour te garder auprès de nous si tu nous l’avais permis, mais je me dis que j’ai un garçon dont je peux être fière et ta mère est la plus chanceuse de toutes. J’espère chéri que tu n’a pas attrapé froid car j’ai vu mon chéri dans le journal qu’il fait très froid là-bas. Je prie pour que Dieu veille sur toi, te protège et te garde des dangers, des maladies et des douleurs et qu’Il te donnera mon chéri courage, santé et force pour tout ce que ton travail t’impose de faire. Je prie très fort pour que cette guerre finisse avant les très grands froids [..] Je prie pour qu’Il mette fin rapidement à tout cela et qu’Il te ramène parmi nous avec la victoire accrochée à ton drapeau, et l’amour et la paix en ton cœur. Que Dieu te protège mon chéri toi et tous nos petits gars Rappelle-moi au bon souvenir de M [..] quand tu le verras

Plein plein d’amour et de baisers mon chéri de la part de ta mère dévouée qui t’aime pour la vie

Assure-toi que tu as bien reçu l’argent que je t’ai envoyé depuis quelque temps déjà et fais-le moi savoir


[1] « Stetson hats ». Il s’agit du « chapeau de cow boy » que portaient les militaires américains en tenue de service, et que pour cette raison l’expéditrice assimile au fameux Stetson – compagnie qui au demeurant figurait effectivement parmi les principaux fournisseurs de l’armée américaine. De type Montana Peak, ce couvre-chef figurait depuis 1911 dans la tenue réglementaire. Voir The Campaign Hat M1911 sur le site de la Great War Society

Fac similé des lettres

Lettre 1

Lettre 2