Editions ANOVI

C'est là que j'ai vu la guerre vraie...
Correspondances et souvenirs des années de guerre 1914-1918
par Félicien, Henri et Léon Verly

En 1914, Henri Verly père (50 ans) et son épouse Virginie (55 ans) tiennent une boutique de tailleur d'habits à Illies (Nord). Henri, né à Pitgam, est d'ascendance belge, tandis que Virginie, née à Illies, est issue d'une ancienne famille d'agriculteurs de Laventie. Ils ont six enfants. Deux filles : Palmyre (23 ans ) et Yvonne (17 ans) qui travaillent comme couturières avec leurs parents. Et quatre fils : Félicien (21 ans), Henri (19 ans), Léon (16 ans) et Louis (14 ans). Félicien, tout comme Léon et Louis, est encore scolarisé : il prépare son baccalauréat au Collège Saint-François-de-Sales de La Bassée. Seul Henri est entré dans la vie professionnelle : il est agent comptable dans une des deux grosses entreprises du village, la distillerie Delerue.

C'est là que j'ai vu la guerre vraie rassemble la correspondance que cette famille a échangée pendant toute la durée de la guerre, complétée par de nombreux documents extraits d'archives familiales et privées, tels que les souvenirs de Léon Verly et de son camarade de classe François Sauvage (pharmacien à La Bassée après la guerre) rédigés dans les années soixante-dix.

 

Vive la paix !
Mention rageuse et provocatrice figurant à la fin d'une lettre de Félicien Verly à son jeune frère Léon, le 23 août 1917.
Félicien vient de regagner son poste sur le front belge, après une permission. "
Me voila rentré de permission, cela ne fait pas mon affaire et pourtant il faut s'y soumettre. Me voila pour 4 mois encore condamné a subir le joug militaire, dont je voudrais me debarasser à jamais. A mon idee nous pouvons nous preparer a passer encore cet hiver dans la misère, pourvu que l'on vous epargne les tranchées pour cette période, à vous jeunes soldats qui n'etes pas encore endurcis au metier. [...] Je t'assure que j'ai passe une bonne permission 9 jours à la maison, c'est encore peu, il faudrait 1 mois pour vivre un peu..."

 Deux artilleurs dans la bataille de la Somme
article paru dans La Grande Guerre Magazine n°27 (avril 2000)

Nous sommes le 27 juillet 1916, dans le secteur dit du bois Etoilé. Henri Verly, jeune téléphoniste de 21 ans, vient de passer cinq jours en première ligne, où il a assisté à sa première offensive. « Tu ne dois pas ignorer, écrit-il à l'un de ses frères cadets, que notre division a attaqué dans ce secteur le 20 et qu'elle a pénétré jusque dans les 3èmes lignes Boches. C'est donc dans les positions que les Boches ont occupées jusqu'au 20 que je suis allé. De leur 3ème ligne nous avons fait nos premières lignes et celles-ci sont à la lisière d'un bois que je ne puis te nommer. C'est là que je suis allé, c'est là que j'ai vu la guerre vraie dans toute son horreur. J'ai passé par de grands dangers que je trouve inutile de te conter en détails, j'ai souffert de la faim, de la soif surtout, bref, à présent, je sais ce que c'est que la vraie guerre. Pour te donner une idée des dangers que j'ai courus je te conterai simplement que durant 3 nuits et 2 jours entiers j'ai du réparer une ligne qui était coupée quelquefois 2 fois en ¼ d'heure par un marmitage effroyable et incessant. Souvent je me suis cru mort Une fois en particulier je fus soulevé de terre et je retombai sur le ventre pendant qu'une masse de terre me recouvrait en partie. Eh ! bien, de cet obus un seul éclat me toucha, me coupant une bande molletière, sans plus. C'est vous dire que je suis bon ami avec la chance. » Cette chance ne durera pas. Dans un peu plus d'un mois, la guerre en aura fini avec Henri Verly...

Henri Verly photographié alors qu'il est sur le front d'Alsace, en mai 1916

Quelques extraits

Les Allemands arrivent !

Fin août 1914, Léon Verly, qui vient d'avoir 16 ans, apprend l'arrivée des premiers soldats allemands :

«Un après-midi, une rumeur courut dans le village : les Allemands arrivent. Affolement général. Sur la route nationale, les gens se mirent en devoir de fermer leurs volets. Vers les cinq heures, ne voyant rien venir et poussé par la curiosité, j'allai me promener sur la route. Tout à coup, je vis venir six cavaliers qui arrivaient tranquillement au pas de leurs chevaux en fumant de longues pipes de porcelaine.
Leur uniforme ne ressemblait en rien à celui que j'avais vu souvent sur des gravures. Il était de couleur grise. Comme coiffure, ils avaient des toques de fourrure. Jamais je n'avais imaginé les soldats allemands habillés de cette façon. Il y a certainement erreur, me dis-je, ça doit être des Anglais.
Je ne sais pas ce qui me passa alors dans la tête, moi si timide, je m'avançai vers les cavaliers et, utilisant les quelques connaissances d'allemand que je venais d'acquérir, je leur demandai : « Sind Sie Deutsche Soldaten ? » L'un des cavaliers abaissa son regard vers moi, mais ne daigna pas me répondre. Revenant alors à la réalité et prenant conscience de mon audace, je ne renouvelai pas ma question et laissai les cavaliers poursuivre leur chemin en direction de La Bassée.»

 

Soldats allemands dans les rues de Douai (carte postale)

Faut-il fuir avec les autres ?

Le 2 octobre 1914, François Sauvage, un camarade de classe de Léon, assiste à l'arrivée des premiers réfugiés. Rapportant ce qu'il a vu à son tuteur, et évoquant sans doute la possibilité d'un départ, celui-ci le rabroue sans ménagement.

Il « m'attrapa, tellement il n'arrivait pas à réaliser qu'il dût quitter sa maison à son âge. Personnellement, je ne me souviens pas avoir été inquiet et pas même ému [...] Pour moi, partir c'était un peu l'aventure. Pour lui, c'était l'abandon de sa maison, de tous ses biens, de la tombe de sa femme et de son fils... »

Une population désemparée

Le 16 février 1915, Jules Dansette, député du Nord, répond à un courrier d'Henri Verly père, dans lequel ce dernier exposait différents problèmes auxquels il était confronté en tant que réfugié. Le député lui joint une copie d'un courrier qu'il a adressé au ministre de l'intérieur, afin que les projets d'évacuation des réfugiés dans le centre et le nord de la France soient abandonnés.

« Veuillez me permettre de faire appel à votre bienveillante attention en faveur des nombreux habitants des cantons de La Bassée et d'Armentières qui, sous la menace de l'invasion, se sont réfugiés dans diverses localités du Nord et du Pas-de-Calais.

« Ces malheureux, dont les plus aisés eux-mêmes sont à présent réduits à l'indigence, tant se prolonge leur exil, sont attristés de plus en plus à la pensée que l'autorité civile, exécutant les volontés des autorités militaires, s'apprête à diriger vers le Centre et le Midi tous ceux d'entr'eux qui ne peuvent se suffire à eux-mêmes. J'ai peine à croire, Monsieur le Ministre, que l'application d'une telle mesure ait été envisagée assez profondément. A-t-on en effet, suffisamment pesé les conséquences qu'elle est capable d'entraîner ? Nos populations, si attachées au sol natal, l'ont quitté forcément, mais avec quels regrets ? Une pensée les aidait à la résignation, celle de n'aller pas trop loin, de conserver, tant que faire se pourrait, les coutumes, les traditions, le patois, toutes ces choses en un mot qui constitue [sic] le patrimoine local. Déjà, nombre de vieillards ont succombé aux angoisses de l'attente, de petits enfants ont péri pour d'autres motifs dont les causes lointaines sont pourtant les mêmes. Qu'adviendra-t-il quand ces malheureux se seront encore plus éloignés de chez eux ! »

Loin du front, la guerre fait aussi des victimes

Dans une lettre du 17 mars 1915, Henri apprend à son frère Félicien le suicide d'un ami et collègue, père de deux jeunes enfants, qui n'a pas supporté l'idée d'être rappelé sous les drapeaux.

« J'ai une bien triste nouvelle à t'apprendre : Désiré en proie à des idées noires causées par sa situation militaire s'est pendu ce matin dans un grenier de l'usine. Quant on l'a aperçu, la mort avait déja fait son oeuvre. Tout ce que nous avons fait pour le ranimer a été impossible; il était trop tard. Quelle horrible chose ! Sa femme est prévenue. Je ne sais comment elle pourra supporter ce coup terrible !
Nous pressentions ce coup depuis quelques jours. Tout ce que nous lui avons dit pour le remettre a été inutile, et cependant nous lui en avons dit !
Dimanche il avait déjà tenté de se jeter dans une cuve pleine de jus. Il s'en est retiré seul. Depuis nous avions pu arriver à lui changer les idées, mais ce matin il part d'un air naturel
[...] et a 7h1/2  on vient nous dire qu'on le retrouvais pendu. Tu comprends quel coup pour nous !
»

Un retour au pays semé d'embûches

Virginie écrit à ses enfants Félicien et Henri, désormais mobilisés. De retour en France après deux ans passés en pays occupé, elle est bloquée à Calais sans pouvoir rejoindre sa famille.

« Ton père est venu pour me chercher mais impossible de partir sous prétexte que c'est la zone des armées. il me faudrait une autorisation spéciale du général [...] je lui aie écrit je n'aie pas encore eu la réponse. je crois que c'est toute peine inutile. [...] je t'assure après avoir fait le sacrifice de traverser l'allemagne, la Suisse et une partie de la France avec l'espoir de me retrouver en famille que c'est dur et pénible de me trouver dans une situation pareille. étant arrivée à Calais je me suis vu forcer de louer une chambre [...] ou bien il me fallait aller au comité des réfugiées couché sur la paille ou je serais partie du même pour Rouen ou bien pour la Palice. [...]
je te quitte et en esperant de nous revoir en bonne santé et je t'embrasse bien fort de loin
Ta mère qui ne cesse de penser à ses enfants le jour et la nuit »

Félicien Verly, photographié vers fin 1916-début 1917

La mort au quotidien

En juillet 1916, Félicien n'a que quelques semaines d'expérience du front. Elles ont visiblement suffi à faire de lui un soldat endurci, comme en témoigne cette lettre adressée à son jeune frère Louis.

« Hier, [...] il est arrivé un obus dans la cagna du Capitaine ; ah ! tu parles qu'est qu'il a pris le pauvre vieux. Il a reçu des éclats dans la tête, on lui en a déja retiré 5, mais ce qu'il y a de pis, c'est qu'il a attrapé la flamme dans les yeux et qu'il pourrait bien en rester aveugle. C'est le cousin de Mr Schosmans chez qui Henri travaillait ; sa blessure n'est pas grave, s'il n'avait pas les yeux atteints. [...]
Tu me parles de la mort d'Edouard C., d'Emile C. ; que veux-tu, c'est encore a demi mal ce sont des vieux tableaux on peut les remiser. Quant au vieux B. [...] il était deja assez agé, les vieux ça passe, mais les jeunes c'est plus tristes, j'en voyais encore emporter 2 du 327ème d'Infie avant hier, ils venaient d'être tué, c'est triste, mais que veux-tu on s'y fait. »

L'abomination de la désolation

Le 22 août 1917, Mme Dépret, future belle-mère de Louis Verly, relate à son frère le voyage qu'ont effectué son époux Octave, son beau-frère et son neveu à Ablain-Saint-Nazaire, le village dont ils sont originaires, et qui a été récemment évacué par les troupes combattantes.

« Octave n'a pu s'empecher de pleurer sur les ruines de notre maison, en pensant aux beaux jours que nous y avons passés, aux belles fêtes de famille qui nous réunissaient tous. On était si heureux ces jours-là ! Plus jamais on ne revivra de si beaux jours. Il pensait à son pauvre frère, qui, lui aussi aimait tant sa maison. En passant sur les routes on croirait que les terres ne sont pas abimées, mais il faut entrer dans les champs pour s'en rendre compte, à chaque pas ce n'est que trous d'obus, cachés par des chardons et des orties de deux mètres de hauteur. Plus jamais, disent-ils, on ne pourra cultiver ces terres. C'est l'abomination de la désolation. »

Des vacances au camp de La Courtine

Mobilisé au printemps 1917, Léon fait ses classes au 144e RI à Brive, lorsqu'au début d'août 1917 il se voit affecté à un contingent chargé de participer à la répression d'une mutinerie dans des unités russes.

« Un matin, c'était le trois août, en descendant au rassemblement habituel, il nous parut que les gradés avaient des airs de conspirateurs. Il y avait entre eux de longs conciliabules auxquels nous ne pouvions participer. La journée se passa sans que nous puissions apprendre de quoi il s'agissait. Des ordres avaient été donnés pour que le voile ne fût pas levé. Mais le lendemain matin, dès la première heure, ce fut le grand branle-bas. Nous dûmes descendre dans la cour du quartier tout équipés comme si nous partions en guerre. Puis en route pour la gare. C'est alors que nous apprîmes que nous partions en campagne contre... les Russes. »

Le rôle de Léon se borne dans cette opération à être un spectateur passif. Sa participation se limitera à convoyer des prisonniers jusqu'à un camp voisin.

« Je fis partie de l'escorte qui les accompagna par chemin de fer. Nous étions deux pour garder une trentaine d'hommes (par wagon). Tout se passa pour le mieux. Les rebelles chantaient, essayant d'entrer en conversation avec nous. [...] Dix jours après, nous reprenions le chemin de nos casernes à Brive. Pour nous, la campagne avait été d'agréables vacances que nous regrettions beaucoup. »

Surtout, ne vous déballez pas trop !

En avril 1918, l'offensive allemande met en péril les armées alliées et menace la région d'Aire-sur-la-Lys, où la famille a trouvé refuge. Confronté aux mauvaises nouvelles, Félicien exhorte les siens au calme et tente de leur remonter le moral.

« Depuis quelques jours, les nouvelles que je vois m'inquietent beaucoup, je vois que les Boches ont aussi voulu attaquer de notre coté, ils sont arrivés a Merville et Bailleul. C'est vraiment malheureux de voir la débandade chez nos fameux alliés Anglais et Portugais. Je pense bien que le monde doit etre affolé du cote d'Aire, cependant il n'y a pas la encore de quoi perdre la tete, car je pense qu'il en sera la comme ailleurs qu'ils devront s'arréter, avant d'arriver aux succès qu'ils recherchent, vous avez pu le constater dans la Somme ou ils sont bien arrétés malgré tous leurs efforts. La situation n'est pas brillante mais je ne la vois pas désesperée, il ne faut pas perdre la tete trop vite. [...] Surtout ne vous déballez pas trop »

Il était tout votre bien ici-bas

La guerre est terminée, mais les plaies demeurent à vif. Une religieuse écrit en août 1919 à sa cousine Augustine Masure (soeur de Virginie Verly) pour évoquer le souvenir de son fils unique, tué en septembre 1914 dans la Marne.

« Depuis que j'ai su la triste nouvelle, je n'ai cessé de prier pour lui et pour vous... Il était votre unique, et vraiment tout votre bien ici-bas; vous en étiez fière, à juste titre !... et cette terrible guerre vous l'a ravi !... Pauvre mère ! Vous voilà bien seule... Et pourtant, non ! Il est encore avec vous, son âme est avec vous... plus encore que pendant sa vie sur la terre. Vous êtes chrétienne, et c'est en chrétienne que vous acceptez ce douloureux sacrifice... Chère Cousine, ce sacrifice, élevez-le à la hauteur de celui que votre cher enfant offrit si héroïquement sur le champ de bataille. Unissez-vous à son âme pour continuer à offrir cette souffrance qui durera votre vie entière, sacrifice à renouveler à chaque minute de votre existence, uni au grand et si noble sacrifice qu'il a fait d'une vie si tôt consommée. »

Arnould Masure, quelques semaines avant la déclaration de guerre, et sa mère Augustine.
Veuve en 1913, orpheline de son fils en 1914, elle décèdera inconsolée en 1920.

Table des matières

Extrait de l'index des personnes citées

Note : Chaque nom cité fait l'objet d'une notice biographique qui rassemble les informations qui ont pu être recueillies sur la personne concernée. L'index intégral peut être fourni sur simple demande (format pdf).


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