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La question
des places fortes
L'OFFICIER de RESERVE, janvier 1926
; pages 38 à 43 (document communiqué
par M. Daniel GRELIN)
On sait que des controverses se sont élevées sur l'efficacité
des places fortes. Signalons à nos lecteurs deux plaidoyers, en
faveurs des places fortes, qui viennent de paraître tout récemment.
En effet, M. Le capitaine De Gaulle, dans la « Revue militaire Française
» de Décembre1925, et M. le général Normand, dans la Revue des Deux
Mondes » du 1er novembre 1925, ont consacré à cette question deux
articles très intéressants. Nous publions quelques extraits du premier
et une analyse du second.
Le rôle historique
des places Françaises
Par M. le Capitaine
De GAULLE
La construction d'un système complet de fortification permanente
fut, après le Traité de Francfort, un article essentiel du programme
de notre restauration militaire. Le comité de défense, institué
en 1872, et dont le rapporteur fut le général Séré de Rivières,
fut amené, comme celui de 1818, à reprendre le grand dessein de
Vauban et à l'adapter aux circonstances. Comme Vauban, comme Gouvion-Saint-Cyr,
Séré de Rivières proposait de barrer par la fortification les voies
d'invasion, hélas ! traditionnelles, de nos frontières du Nord et
de l'Est, en utilisant, pour renforcer ces barrages, tous les obstacles
naturels du terrain : cours d'eau, forêts, régions marécageuses
faciles à inonder. L'ennemi serait ainsi amené à prendre l'offensive
dans les intervalles laissés entre les barrages ; de la sorte on
se proposait de « régler ses débouchés ».
Sur la frontière de l'Est, Séré de Rivières demandait la construction
de deux fronts fortifiés : Verdun – Toul et Epinal – Belfort, exploitant
les avantages de terrain qu'offraient respectivement la falaise
des Hauts de Meuse et les Vosges. Une armée allemande, cherchant
à passer entre les deux barrages, en prenant l'offensive par Neufchâteau
pour gagner la haute vallée de la Marne, eût été obligée de franchir
successivement : la Meurthe, la Mortagne, la Moselle, le Madon et
la Meuse. Sur la frontière du Nord, le comité proposait l'établissement
d'un barrage analogue englobant Maubeuge, le Quesnoy et Valenciennes,
de manière à rendre facile la défense de cette région classique
d'invasion qui conduit en Picardie et au cours de l'Oise par les
vallées parallèles de la Sambre, de l'Escaut et de la Scarpe. De
la sorte, l'ennemi, nous assaillant par la Belgique, aurait été
amené, soit à déboucher par la région difficile de l'Ardenne, dont
Séré de Rivières voulait qu'on tint la principale issue en fortifiant
Mézières, soit à contourner, par la région de Lille, ou plus à l'Ouest,
le système d'organisation du Hainaut. Dans cette dernière hypothèse,
il eût été contraint d'étendre à l'excès l'envergure de son mouvement
et se fût trouvé amené à déboucher vers Lille, dans une région de
grandes agglomérations urbaines où la manoeuvre eut été malaisée,
ou dans la basse plaine flamande que des inondations rendraient
peu praticable. D'ailleurs, Lille, d'une part, et Dunkerque, d'autre
part, devaient être solidement fortifiés.
Le général Séré de Rivières, prévoyant la possibilité de revers
soit au Nord, soit à l'Est, voulait constituer une deuxième ligne
de fortifications. Il demandait l'établissement, le long de la crête
de la falaise de Champagne, d'un front englobant La Fère, Laon et
Saint-Quentin, s'appuyant à gauche sur la vallée marécageuse de
la Somme, à droite sur la forêt de la montagne de Reims. Un autre
front : Langres – Dijon eût interdit à un ennemi victorieux sur
le Saône l'accès des vallées de la Marne, de l'Aube et de la Seine.
Enfin, les ouvrages existant autour de Paris et de Lyon devaient
être considérablement augmentés et renforcés.
Le gouvernement de la République approuva les propositions du
général Séré de Rivières et n'hésita pas à engager les dépenses
voulues pour les réaliser. L'action personnelle qu'exerça Gambetta
à ce point de vue, l'intérêt passionné qu'il ne cessa de porter
à cette œuvre grandiose et qu'il sut communiquer au monde politique
et même à l'opinion publique, ne seront certainement pas un des
moindres titres qu'il a acquis à la reconnaissance nationale. Vers
1880, l'ensemble des fortifications françaises du Nord et de l'Est
était achevé. Les fronts Verdun – Toul, Epinal – Belfort, se trouvaient
établis ; Maubeuge transformé en place de premier ordre, et plusieurs
forts construits vers Condé et Valenciennes ; Lille et Dunkerque
entourés de solide ouvrages ; La Fère, Laon, Reims organisés, ainsi
que Langres, Dijon et Besançon ; Paris et Lyon étaient entourés
de forts modernes. Que la France fût menacée par le nord, par le
nord-est ou par l'est, elle trouverait de puissants points d'appui
pour couvrir, d'abord, la concentration de ses armées, puis, étayer
leurs manoeuvre et, en cas de revers, couvrir leur retraite. Les
frontières forcées, l'ennemi, d'où qu'il vint, se heurterait à une
deuxième ligne de fortifications, à l'aide desquelles nos troupes
pourraient se rétablir. Enfin, la capitale étant à l'abri des coups
de main, nos forces de campagne, débarrassées de l'absorbante préoccupation
de la couvrir, garderaient, en toutes circonstances, leur liberté
de manoeuvre.
Eclairés aujourd'hui par les événements de 1914, les Français
doivent reconnaître la simple et pratique grandeur de la conception
du général Séré de Rivières. C'était, en somme, celle de Vauban,
reprise ensuite par Gouvion-Saint-Cyr et adaptée par Séré de Rivières
aux conditions d'une époque où les armées nationales, ravitaillées
vite et abondamment par le chemin de fer, pourvues d'une artillerie
très mobile et très puissante, chercheraient à frapper au plus tôt
le peuple ennemi au cœur par des manoeuvres très simples, mais d'une
extrême envergure.
Cependant, les années s'écoulant sans qu'on eût à faire l'épreuve
des fortifications nouvelles, l'œuvre du général Séré de Rivières
commença d'être battue en brèche. Bien des circonstances concouraient
à cette disgrâce. Tout d'abord, la restauration accomplie de nos
force militaire et la fin de l'isolement politique de la France,
grâce à l'alliance russe, tournaient vers l'offensive l'attention
des militaires et, sous prétexte d'attaquer, on en venait à négliger
d'étudier et de préparer les conditions favorables pour se défendre.
Par ailleurs, la doctrine de l'offensive systématique recueillait
une faveur d'autant plus accusée que les esprit réagissaient alors
contre les théories strictement défensives qui avaient paralysé
nos armées en 1870. Comme Guibert et son école, beaucoup en venaient
à considérer la fortification littéralement avec méfiance, alléguant
que sa seule existence pourrait porter les chefs et les troupes
à demeurer passifs, au lieu de provoquer le choc en attaquant quelles
que fussent les circonstances. La découverte de l'obus à retardement,
en 1885, capable de percer les voûtes des ouvrages de Séré de Rivières,
rendant nécessaire une refonte de nos places et, par suite, des
dépenses nouvelles, fournit à ce funeste mouvement d'idées un argument
financier des plus redoutables.
Enfin, les illusions pacifiste, auxquelles céda volontiers le
peuple français à la fin du XIXème et au début du XXème siècle,
eurent comme conséquence la diminution relative des crédits militaires.
Comme on ne voulait plus voir dans les places qu'un appoint à la
couverture de notre concentration et un pivot de manoeuvres offensives,
on jugea suffisant de tenir en état celles de la frontière de l'est
: Toul, Verdun, Epinal, Belfort, puisque c'est dans l'est qu'on
voulait se concentrer et attaquer. Dans le nord, Maubeuge seul fut
quelque peu renforcé. Mais on laissa à l'abandon, Lille et Dunkerque
; on ne fit rien, à plus forte raison, pour compléter, vers Condé
et Valenciennes, l'œuvre de Séré de Rivière ; on négligea les places
de seconde ligne : La Fère, Laon et Reims notamment.
***
La Grande Guerre surprit donc une France dépourvue de fortifications
permanentes sur sa frontière la plus vulnérable, celle du nord,
et privée de places de seconde ligne. Il n'est pas exagéré de dire
que cette situation fut une des causes principales de l'invasion.
Les faits sont aujourd'hui assez bien connus pour qu'on puisse porter
un jugement sur le rôle que joua, dans la Grande Guerre, la fortification
permanente française, là où elle existait encore, et mesurer celui
qu'elle eût joué, sans doute, là où elle fut abandonnée.
Il convient de remarquer, en premier lieu, que l'économie générale
de notre système des places inspira, pour une large part, toute
la conception du plan d'opérations allemand et contribua par suite,
au premier chef, à donner à la guerre le cours qu'on lui vit prendre.
L'idée de Schlieffen, qui fut la base du plan stratégique allemand
en août 1914, tendant à porter en Belgique la masse de manoeuvre,
visait, sans doute, l'enveloppement de nos armées par des voies
d'invasion classiques et faciles ; elle était depuis longtemps en
germe dans les esprits. Mais elle se précisa seulement quand l'achèvement
et l'armement de nos fortifications modernes des fronts : Toul –
Verdun et Epinal – Belfort eurent ôter à l'ennemi l'espoir de manoeuvrer
en Lorraine avec la rapidité et l'envergure qu'il jugeait nécessaires.
Cette conception fut, d'ailleurs, singulièrement encouragée par
le fait que nous négligions de plus en plus les fortifications de
cette frontière du nord dont Vauban avait fait, naguère, le principal
objet de ses efforts et qu'à part Maubeuge, d'ailleurs peu moderne
et mal armé, la France n'avait pas une place que l'on pût défendre
sur 250 kilomètres de frontière de Dunkerque à Montmédy, pas une
place entre cette frontière et Paris. Ainsi, le fait que telles
ou telles portions de nos frontières étaient ou n'étaient pas fortifiées
commanda, en dernier ressort, le plan stratégique de l'ennemi.
Mais, si la fortification permanente joua un rôle essentiel dans
la conception des opérations, elle ne pesa pas moins sur l'exécution.
Sans doute, l'idée qu'on se faisait de la force des places intervint-elle
souvent d'une manière plus efficace que leur défense elle-même.
Mais, tel est le caractère commun à tous les moyens qui agissent,
dans bien des cas, moins par leurs efforts matériels que par l'impression
qu'ils produisent sur l'ennemi. Tel est le résultat de toute manoeuvre
qui frappe l'adversaire avant tout par l'effet qu'il en redoute.
Les sommes d'argent dépensées pour fortifier Paris furent mille
fois justifiées dans les premiers jours de septembre 1914, où la
droite allemande infléchit vers le sud-est la marche qu'elle dirigeait
jusque-là vers la capitale, prêta le flanc à l'armée Maunoury et
se placé, de la sorte, dans les conditions fâcheuses qui permirent
notre victoire de la Marne. Sans doute, ce changement de direction
n'eut-il pas pour seule cause l'existence des forts de Paris. Sans
doute, le commandement allemand voulut-il avant tout poursuivre
l'enveloppement de la gauche de Joffre qu'il croyait, à tort, au
sud-est de la capitale. Mais, s'il ne poussait pas en même temps
sur Paris, c'est, de son propre aveu, parce qu'il pensait n'y pouvoir
entrer qu'après un siège et qu'il n'en avait pas les moyens.
Et, dans le même temps où Paris revêtait par ses fortifications
une importance capitale à notre gauche, Verdun et les forts des
Hauts de Meuse jouaient, à droite, un rôle prépondérant. L'armée
Sarrail (IIIème armée) utilisait ces fortifications permanentes
pour couvrir sa droite et ses derrières. Ainsi cette armée était
en mesure de faire tout entière, au sud de Verdun, face au nord-ouest
et d'y briser l'offensive du kronprinz allemand. Ce dernier, redoutant
d'attaquer les forts de Verdun, se voyait contraint d'investir la
place au nord-est, au nord et à l'ouest. Etiré à l'excès, il manquait
justement des forces indispensables pour percer le front de Sarrail
au sud-ouest du camp retranché. Jamais, évidemment, Sarrail n'aurait
eu l'audace féconde de tenir dans cette situation, sa droite complètement
enveloppée par l'ennemi, et sachant dans son dos toute la VIème
armée allemande, s'il n'avait disposé des forts de Verdun.
Pendant ce temps, Maubeuge, la seule place française qui fût
en état de se défendre sur notre frontière du nord submergée, Maubeuge
aux bétons insuffisants, aux cuirassements rares, Maubeuge dont
la garnison se composait en majeure partie de troupes territoriales,
mobilisées depuis quelques jours, et qui n'avaient pu acquérir aucune
cohésion, Maubeuge résistait du 25 août au 7 septembre. La place
avait retenu devant ses fortifications trois divisions ennemies
et une artillerie puissante, prélevées sur ces armées de droite
que l'offensive de Maunoury allait surprendre et à qui manqueraient
quelques bataillons seulement pour sortir victorieusement du péril.
L'appui essentiel que Paris et Verdun fournirent à nos armées
au moment décisif, la résistance dont fut capable Maubeuge mal fortifié,
médiocrement armé et défendu, permettent d'affirmer que les opérations
de l'été et de l'automne 1914 eussent pris une autre tournure, si
la grande conception de Vauban avait été maintenue vivante au début
du XXème siècle. Si les vallées de la Lys et de l'Escaut avaient
été, comme celle de la Sambre, barrées par des place modernes, Lille
et Valenciennes fortifiés, armés et tenus, bref, si la France du
nord, entre Lys et Sambre, avait présenté à l'ennemi un front analogue
à celui qu'offrait la France de l'est, de Verdun à Toul, la retraite
de notre Vème armée et de l'armée britannique après Mons-Charleroi,
eût été bien facile. En tous cas, le constant et rapide mouvement
tournant de von Kluck sur l'aile gauche du maréchal French, par
Condé et Bapaume, eût été tout au moins retardé du temps nécessaire
pour faire tomber ou percer la barrage des fortifications du Hainaut.
Ce ralentissement de la manoeuvre ennemie aurait eu des conséquences
incalculables pour notre rétablissement stratégique. Il eût permis
au général Joffre de réaliser avant la Marne, en lui donnant le
temps de concentrer sur la Somme l'armée Maunoury qu'il ne put avoir
qu'à Paris. Il eût rendu possible la reprise de l'offensive au nord
de l'Aisne, comme le prévoyait, d'abord, le commandant en chef français
au lendemain de la bataille des frontières et, dans ce cas, Laon,
La Fère et Reims auraient complètement joué, si on les avait tenus
en état, le rôle que leur destinait Séré de Rivières.
D'ailleurs, en admettant même que l'existence et la résistance
d'un front fortifié entre l'Escaut et la Sambre n'eussent en rien
modifié la progression de la droite ennemie et, par suite, le cours
des événements, Lille tout au moins, Lille armé et défendu nous
fût resté et, lors de la course à la mer, notre front stabilisé
à l'est de la capitale flamande, au lieu de l'être à l'ouest, aurait
englobé Douai, rendant possible, de 1914 à 1918, l'exploitation
des mines de Lens et de Liévin. Ce charbon-là eût payé vingt fois
le béton et les cuirassement dont Lille était dépourvu.
En 1916, l'ennemi, résolu à en finir avec la résistance française,
prit pour objectif notre principale place de guerre : Verdun. Une
fois de plus, la France allait successivement y souffrir du dogmatisme
absolue d'une théorie qui condamne les fortifications permanentes
et s'y féliciter du pratique bon sens qui conduit à les employer.
Les circonstances faisaient, dans la confusion d'une bataille
défensive, que le point essentiel du terrain qui attirait les plus
rudes efforts de l'ennemi : la hauteur de Douaumont était pourvu
d'un fort de premier ordre : abris à l'épreuve, flanquements minutieusement
établis, observatoires cuirassés, défenses accessoires multiples
et profondes, alors que tout notre position de résistance venait
de nous être enlevée par l'ennemi, et que nous ne disposions plus,
entre la ligne de feu et Verdun, d'aucune organisation en dehors
des forts. Mais tous les ouvrages de Verdun avaient été systématiquement
désarmés et privés de garnison. La patrouille allemande qui prit
le fort de Douaumont y trouva le gardien de batterie seul et protégé
du bombardement par 8 mètres de béton, tandis qu'aux environs, nos
bataillons en rase campagne étaient hachés par les obus. La perte
du fort de Douaumont nous contraignait, désormais, à nous battre
dans les pires conditions de terrain, multipliait par un coefficient
énorme la difficulté de notre rétablissement et les pertes que cet
effort devait nous coûter.
Le général Pétain, dès qu'il eût pris la direction de la bataille,
ordonna de réarmer tous les ouvrages de la place et de les pourvoir
à nouveau d'une garnison. Cette heureuse confiance du vainqueur
de Verdun dans la fortification permanente allait être justifiée
et récompensée. Le rôle que jouèrent dans la bataille le fort de
Vaux, celui de Souville, l'ouvrage de Froideterre, est connu du
monde entier. L'action de l'artillerie sous tourelle des forts des
deux rives de la Meuse, l'abri qu'offrirent aux combattants et aux
réserves les casemates des ouvrages, les commodités qu'y trouva
le commandement pour s'y exercer dans de bonnes conditions, l'allègement
des pertes et des épreuves des troupes qui tenaient le terrain dans
de pauvres tranchées, grâce à la dépense inouïe de munitions faite
par l'ennemi pour détruire la fortification permanente de Verdun,
furent pour notre défense des avantages inappréciables.
Peut-être n'a-t-on pas assez remarqué le rôle moral des places
fortes au cours de la Grande Guerre, la part que prit leur résistance
dans l'excitation des énergies nationales. Il en avait toujours
été ainsi, d'ailleurs, lors des grands périls de la patrie. Sans
vouloir remonter au siège d'Alésia qui, seul, mit les Gaulois d'accord
contre l'envahisseur romain, ni même à celui d'Orléans dont la vigoureuse
défense provoquait le mouvement patriotique d'où surgit Jeanne d'Arc
et qu'elle exploita, on doit observer que la résistance héroïque
de Boufflers à Lille, en 1708, le siège de Landrecies, en 1712,
redressèrent l'énergie défaillante de la France menacée. La capitulation
de Verdun, en 1792, fut le signal d'un grand élan patriotique, et
cet élan, s'il provoqua la lie de la populace parisienne aux massacres
honteux des journées de septembre, détermina, sur toute l'étendue
du territoire, un vaste enrôlement de volontaires. La résistance
de Paris, en 1870-1871, avait été le motif et la justification des
efforts déployés par la France après Sedan.
En 1914, il paraît certain que la confiance de la Belgique dans
la puissance de ses places fortes fut un élément essentiel de la
décision prise par son roi et approuvée par le peuple de repousser
les démarches allemandes et de prendre les armes contre l'envahisseur.
Le 4 août, le gouvernement belge télégraphiait à Paris, Londres
et Saint-Pétersbourg : « La Belgique est heureuse de pouvoir déclarer
qu'elle assurera la défense des places fortes. » De fait, c'est
la défense de Liège qui fut à la fois la preuve et le ciment de
l'esprit de résistance belge.
L'énergie française, au cours de la bataille sur les deux rives
de la Meuse, en 1916, eût-elle été ce qu'elle fut s'il ne s'était
point agi justement de garder Verdun, boulevard historique de la
patrie et place capitale de son système de fortifications ? Un instinct
national profond soutenait le courage des combattants. La vigueur
de cet instinct ne se fût point, sans doute, aussi nettement manifestée
dans d'autres zones de la ligne de bataille.
L'encouragement de l'esprit de résistance d'un peuple par l'existence
sur son territoire de fortifications permanentes, la cristallisation,
l'excitation, de ses énergie par la défense des places sont des
faits que les politiques, comme les militaires, ont le devoir de
reconnaître dans le passé et de préparer dans l'avenir.
***
Ainsi la France, au cours de ces trois derniers siècles, s'est
vue sauvée plusieurs fois par la fortification permanente et a cruellement
déploré, à différentes reprises, de l'avoir négligée. Ainsi la nature
du terrain, le tracé de nos frontières, la force et les ambitions
de nos voisins, la centralisation extrême de notre vie nationale
paraissent imposer, de tous temps, à cette fortification l'économie
générale que déjà concevait Vauban, que reprit Gouvion-Saint-Cyr,
que Séré de Rivières fit sienne : barrage des voies classiques d'invasion,
établissement d'une deuxième ligne de défense entre la capitale
et les frontières, Paris mis, tout au moins, à l'abri d'un coup
de main. L'accroissement du nombre et de la puissance des moyens
n'a jamais ébranlé la valeur de ces principes, la guerre récente
vient de la mettre, une fois de plus, en évidence.
Une porte a livré passage à tous les malheurs qui frappèrent
la France à travers son Histoire ; c'est la porte par où avaient
fui les enseignement du passé.
Le rôle des
fortifications pendant la Grande Guerre
Etudiant plus spécialement le parti que l'on peut tirer des places
pour la conduite des opérations, le général Normand montre tout
d'abord combien la force de notre barrière du Nord-Est a donné à
réfléchir aux Moltke et aux Schlieffen lorsqu'il s'est agi pour
eux d'élaborer des plans d'opérations contre la France. Empruntant
le témoignage du général von Kuhl, l'auteur nous représente les
Allemands, aux environs de 1900, estimant qu'il était impossible
d'attaquer « le puissant front fortifié français » d'où, pour eux,
la nécessité de la tourner par la Belgique. En 1905, Moltke veut
également éviter « une attaque de front sur le rideau fortifié français
de l'Est ». Enfin, à la veille même de l'ouverture des dernières
hostilités, le 4 août 1914, le ministre allemand des affaires étrangères,
von Jagow, ne déclarait-il pas, afin d'expliquer la passage par
la Belgique, que la « force des forteresses françaises » aurait
suscité aux armées impériales des difficultés formidables. On juge
par ces citations de l'utilité et de la puissance de la barrière
construite sur notre frontière de l'Est par le général Séré de Rivières,
au lendemain de 1870.
Mais, dira-t-on, ce sont là des jugements et des opinions d'avant-guerre.
Que vont devenir nos places fortes dès le début des opérations et
quel rôle vont-elles jouer ? A ce sujet, le général Normand écrit
: « Tantôt par leurs canons et tantôt par leur unique présence,
nos forteresses ont gêné, retardé, affaibli la marche allemande
avant et après la bataille des frontières, elles ont aspiré des
forces qui ont fait défaut au moment critique de la bataille de
la Marne, elles ont finalement permis ce rétablissement qui devait
rendre possible un jour lointain notre victoire finale ».
Au début de la guerre, il faut également envisager le rôle des
forteresses belges :Liège et Namur. « On a beaucoup disputé pour
savoir le retard que Liège avait causé dans le débouché de l'armée
allemande. » Le général Normand donne un avis autorisé sur la question.
A ses yeux , le rôle de Liège a été considérable. « sans la place,
les Allemands eussent pu prévoir une concentration plus avancée.
Sans la place, leurs troupes mobilisées clandestinement depuis le
28 juillet, quoique le décret ne date que du 1er août, eussent pu
entreprendre leur débouché avant le 13. Sans la place, leur marche,
non resserrée entre le pédoncule de Maëstricht et les forts au nord
de Liège, qui ne tombèrent que le 15, eût pu être plus rapide. Enfin
sans la défense belge, dont l'héroïsme est d'autant plus méritoire
que l'armée, peu préparée, n'était certainement pas de taille à
lutter seule contre un pareil colosse, l'ennemi n'aurait pas payé
ce passage du sang qu'il y a versé. Concluons donc que Liège a bien
mérité la croix de la Légion d'honneur que lui décerna la France
le 7 août 1914, en témoignage du grand service rendu. »
Et Namur ? « Pendant la bataille de Charleroi, Namur couvre utilement
la droite de notre 5ème armée (général Lanrezac) et facilite son
changement de front. » Et nos places du Nord ? « Nos forteresses,
si démodées qu'elles soient dans cette région, commencent pourtant
à troubler les opérations de l'aile marchante allemande. Dès le
22 août, Kluck songe à se couvrir contre Maubeuge pendant qu'il
poursuit son grand mouvement de conversion. » Et le 23 août, il
se couvre à gauche contre cette place avec le IXème corps actif
; à droite, il lui faut prendre des précautions contre Anvers avec
le IIIème corps de réserve. Si Lille n'a pu être utilisé comme il
aurait dû l'être, c'est que cette ville est successivement déclassée,
reclassée et de nouveau déclarée ville ouverte au cours du mois
d'août.
Par contre, quelle est l'importance des places allemandes d'Alsace
et de Lorraine ?Les fortifications allemandes, écrit le général
Normand, ont joué un grand rôle dans les décisions du haut commandement
français lorsqu'il s'est agi de choisir les directives d'attaque
contenues dans notre plan XVII. Metz, Strasbourg et les places de
Basse-Alsace ne nous laissaient « qu'un certain nombre d'étroits
couloirs d'accès pour des attaques frontales ». Ces couloirs étaient
: celui de Luxembourg-Neufchâteau, celui de Morhange, celui de Sarrebourg,
celui de la plaine d'Alsace.
Après l'échec de notre manoeuvre initiale, le danger apparaît
pour nous. « On songe alors aux forteresses. » On demande à des
places comme Givet, Longwy de tenir le plus possible. Le général
Normand montre « l'effet matériel qu'eut Verdun sur les opérations
d'ensemble de l'armée allemande ». Invoquons encore le témoignage
de von Kuhl qui écrit, en expliquant pourquoi, le 30 août, la IIème
armée allemande prend comme direction Reims au lieu de Paris et
la IIIème Rethel au lieu de Château-Thierry : « Ce changement s'explique
en partie par la forte réaction adverse, mais surtout parce que
l'ennemi (des Français) se maintenait sur la haute Moselle et à
Verdun. » Dans la marche sur Paris et la Marne, les armées allemandes
ont perdu du temps pour organiser l'attaque de places comme La Fère,
Reims, vides de défenseurs. « Combien une défense, même sommaire,
même simulée, eût-elle donc causé de retard à cet ennemi si mordant
», se demande le général Normand qui constate qu'on a abandonné
« sans résistance la ligne Reims – Laon – La Fère et même le massif
boisé de Saint-Gobain qui constitue le bastion avancé de Paris ».
Paris a joué un rôle capital au cours de la bataille de la Marne.
Son camp retranché a réalisé « l'union stratégique de French et
de Maunoury ». Le général von Kuhl écrit à ce propos : « De nouveau,
c'était une forteresse qui retardait et resserrait la marche en
avant, la forteresse géante de Paris. On avait constaté l'impossibilité
de la contourner par la basse seine. Maintenant notre aile droite
se heurtait juste dessus. »
Pendant la bataille de la Marne, les Allemands attaquent nos
forts de la Meuse. Le Camp des Romains cède et sa chute a pour conséquence
la prise de Saint-Mihiel, mais la fameuse « hernie » enserrée entre
les forts des Paroches et de Liouville qui tiennent bon ne peut
être élargie. « c'est ainsi que la ligne de la Meuse restera quatre
ans le rempart de l'aile droite française, écrit le général Normand,
Belfort formant réduit en arrière de la portion d'Alsace reconquise.
Telle est l'influence essentielle qu'ont eue nos forteresses à cette
époque, après avoir été initialement la cause de l'invasion de la
Belgique. »
Anvers a tenu douze jours devant 85 000 Allemands alors que la
place était construite pour tenir un an contre une armée de siège
de 300 000 hommes. Faut-il en conclure que son rôle a été nul ?
Non, dit le général Normand. La place « a pourtant retenu des forces
allemandes qui ont fait défaut à la bataille de la Marne où un corps
d'armée supplémentaire eût pu faire changer de camp la victoire.
Elle les a empêchées de profiter du moment propice pour marcher
sur Calais. Elle les obligea ultérieurement à la bataille de l'Yser…
L'armée belge a pu y reprendre haleine avant de reprendre la lutte.
»
Nous en arrivons maintenant au rôle qu'a joué Verdun au cours
de l'année 1916. Lorsque les Allemands commencent leur attaque,
il existe chez nous une idée fausse ancrée depuis les chutes successives
de Liège, de Namur, de Maubeuge et des places fortes russes, à savoir
que « les forts sont hors d'état de résister aux pièces colossales
germaniques ». « Tout le monde fuit, à cette époque, les forts comme
des points dangereux, paratonnerres attirants la foudre, cibles
sans rémission condamnées. » Et pourtant, rien n'est plus inexact.
Même en admettant que des projectiles de gros calibres bouleversent
suffisamment les maçonneries, une garnison énergique peut encore
tenir un assez long temps dans un ouvrage. « La Malmaison entre
Brimont entre les mains des Allemands, la Pompelle entre les mains
des Français, prouveront pourtant que même de vieux forts démodés
peuvent trois ans durant défier les assauts les plus formidables
des deux adversaires. »
Donc, en février 1916, nous craignions de défendre les forts
et, pour les empêcher de tomber entre les mains de l'ennemi, on
préférait les faire sauter. C'est le sort qui était réservé à nos
plus beaux ouvrages de Verdun. Mais le général Pétain arrive . «
Il était temps. Ramenant les esprits à une plus juste conception
des fortifications permanentes, il prescrit aussitôt de décharger
les fourneaux, de réarmer et de réparer les forts, d'y mettre des
garnisons et des chefs capables de les défendre ; il rappelle que
les abris, les obstacles, les observatoires, qu'ils offrent présentent
une importance considérable justifiant une défense acharnée, même
en cas d'encerclement. « La violence du bombardement n'a pas permis
de réarmer des ouvrages comme Thiaumont et de Vaux. Mais le 23 juin
1916, le forts de Froideterre réparé arrête l'assaut ennemi grâce
à l'intervention subite de sa tourelle de 75, « prépare même les
contre-attaques dans une zone complètement abandonnée par nos troupes
et où toute fortification de campagne a été anéantie, affirmant
ainsi la supériorité incontestable de la fortification permanente
sur la fortification improvisée ».
La conclusion du général Normand est que « la fortification permanente
a joué un rôle essentiel dans tous les temps, sur toutes les terres,
dans toutes les guerres… Verdun, où tous les gros canons du monde
ont en vain volatilisé leurs obus sur notre béton du temps de paix
, prouve la valeur tactique des ouvrages faits d'avance. Nous avons
constaté en outre leur valeur stratégique… Aucune autre guerre (celle
de 1914 – 1918) n'a peut-être mieux prouvé l'utilité indiscutable
des places fortes et porté à un pareil degré leur effet stratégique.
Même celles qui cèdent jouent un rôle important auparavant. Leur
existence contribue à la victoire de la Marne en retenant la valeur
de sept corps d'armée à cet instant critique … La masse allemande
s'engouffre sans s'en douter entre Verdun et Paris qui tiennent
. »
Cependant, avant 1914, avec les idées en cours à la veille des
hostilités on est bien obligé de constater que les forteresses n'avaient
qu'une toute petite place dans nos pensées : les directives du plan
XVII, pour les premières opérations de nos armées n'en faisaient
aucune mention. Si on y faisait allusion, c'était pour les subordonner
à des commandant d'armée ou pour en tirer des troupes. La guerre
a remis les choses au point.
Le général Normand pose une dernière question : qu'avons-nous
fait, depuis la paix, pour organiser notre frontière neuve de 1918
en Alsace-Lorraine et pour remettre en état nos vieilles forteresses
de la frontière du Nord ? Va-t-on se désintéresser de tout ce qui
concerne la fortification ? est-ce l'occupation de la Rhénanie qui
nous garantit contre tout risque d'invasion ? Espérons-nous progresser
et vaincre sur tout le front et n'avoir jamais besoin de nous appuyer
à des camps retranchés ? Rappelons-nous que les « chefs les plus
offensifs ont toujours été de grands bâtisseurs de places fortes
». Le général Normand écrit encore : « L'idée que les ouvrages de
campagne peuvent remplacer des ouvrages permanents est une des plus
graves et des plus dangereuses erreurs auxquelles puisse entraîner
l'étude superficielle de la guerre… Une bonne fortification est,
avec une forte armée, le meilleur bouclier contre la guerre. »
En résumé, pas plus que les canons, les fortifications n'assurent
à elles seules la victoire, mais elles y participent. Il faut donc
en avoir. D'autre part, elles coûtent très cher . Ne nous laissons
pas arrêter par cette considération car, comme le constate le général
Normand, « les millions dépensés en paix sont des milliards économisés
en guerre ».
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