Le Rôle des Fortifications
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endant la Grande Guerre
par le général Robert Normand

LA REVUE DES DEUX MONDES - 1er novembre 1925 (document communiqué par M. Daniel GRELIN)


L'importance des places fortes se mesure à l'influence qu'elles sont capables d'exercer sur les opérations.

« Le maréchal de Moltke était d'avis d'agir offensivement contre la Russie et de se défendre vis-à-vis de la France. Depuis que l'armée française s'était réorganisée, et que la frontière nord-est de la France avait été fortifiée, on ne pouvait plus compter sur une décision rapide à l'ouest. Il était donc préférable d'utiliser les grands avantages que nous offraient, pour la défense, le Rhin et nos forteresses alors puissantes, et d'employer à l'est, pour l'offensive, toutes les forces qui n'étaient pas absolument indispensables de l'autre côté. Notre frontière orientale étendue, ouverte, se prêtait mal à la défense et devait être protégée en attaquant (1). » Ainsi parle le général von Kuhl, chef d'état-major du général von Kluck, commandant cette Ier armée dont la marche triomphale de la Belgique à la Marne devait s'arrêter si lamentablement à la bataille de l'Ourcq. On ne saurait mieux faire ressortir l'influence capitale des forteresses dans le plan de guerre de nos ennemis. Mais les forteresse russes se développent, rendent vers 1900 l'attaque par l'est infiniment plus risquée, et les Russes peuvent en outre échapper à l'étreinte par une retraite à l'intérieur de leur immense pays. Alors, on revient à l'idée de la liquidation de la France avant de se retourner avec toutes les forces contre l'autre ennemi. « La décision du côté français devait être obtenu aussi rapidement que possible. On ne pouvait donc pas attaquer le puissant front français, il fallait le tourner par la Belgique. C'était une loi nécessaire, il n'y avait pas d'autre moyen. Presque toutes les forces devaient exécuter une grande conversion en appuyant l'aile gauche à Metz, déborder comme un puissant rouleau compresseur chaque nouvelle position, en passant par la Belgique et le nord de la France, pour refouler l'ennemi vers l'est contre les forteresse de la Moselle, le Jura et la Suisse. »

Le général de Moltke, le neveu du maréchal, le chef réel des armées allemandes depuis fin 1905, après avoir donc, à la suite de Schlieffen, complètement modifié l'orientation antérieure de l'attaque, l'avoue d'ailleurs dans un mémoire de décembre 1912 publié par Ludendorff dans ses documents du grand quartier allemand : « Ce n'est que par une marche à travers le territoire belge qu'on peut attaquer et battre l'armée française en rase campagne. Nous trouverons sur notre route le corps expéditionnaire anglais, et, - si nous n'amenons pas les Belges à traiter avec nous, - les troupes belges. Quoi qu'il en soit, cette opération présente plus de chances qu'une attaque de front sur le rideau fortifié français de l'est. Une attaque de ce dernier genre donnerait à la conduite des opérations le caractère d'une guerre de forteresse, coûterait beaucoup de temps, et enlèverait à l'armée l'élan et l'initiative dont nous aurons d'autant plus grand besoin que plus grand sera le nombre de nos ennemis. »

Et von Kuhl le confirme encore en écrivant que, dans un voyage d'état-major d'avant-guerre, le général de Moltke avait, dans sa critique finale, déclaré que le but du grand détour par la Belgique était d'attaquer les Français en terrain libre, loin de leurs forteresses. « Si les Français venaient au-devant de nous en attaquant en Lorraine, ce but serait atteint (2). » Le général von Tappen, chef du troisième bureau (bureau des opérations) du grand quartier allemand en 1914, se révèle un témoin concordant : « Le plan du général von Schlieffen parlait de l'idée de tourner le front est solidement fortifié des Français et pour cela de passer par la Belgique et le Luxembourg, mesure parfaitement justifié et indispensable au point de vue militaire, car il s'agissait d'une lutte pour la défense et l'existence de l'Allemagne (3). »

Inutile dès lors de claironner à tous les échos du monde que la Belgique n'a été envahie que pour empêcher les Franco-anglais d'y arriver les premiers. La réalité est infiniment plus simple et le ministre des affaires étrangères von Jagow s'en rapprochait autrement quand il déclarait le 4 août à l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin dans un accès de franchise : « Il nous faut pénétrer en France par la voie la plus rapide et la plus facile, pour frapper un coup décisif le plus tôt possible. C'est une question de vie ou de mort, car si nous étions passés par la voie plus au sud, nous n'aurions pas pu, vu le petit nombre des chemins et la force des forteresses, passer sans rencontrer une opposition formidable. »

Le prestige de notre rempart artificiel, créé au lendemain même des désastres de 1870, nous assurait indirectement ainsi l'alliance anglaise, la sympathie indignée du monde, et, quoi qu'il arrivât, un gain de temps précieux, soit par la résistance réalisée, soit par le détour causé. Tantôt par leurs canons et tantôt par leur unique présence, nos forteresse ont gêné, retardé, affaibli la marche allemande et après la bataille des frontières, elles ont aspiré des forces qui ont fait défaut au moment critique de la bataille de la Marne, elles y ont finalement permis ce rétablissement qui devait rendre possible un jour lointain notre victoire finale.

LIEGE et NAMUR

C'est d'abord Liège qui s'offre aux coups de l'ennemi. Les Allemands ont projeté de l'enlever par une surprise, comme premier acte de guerre, comptant sur l'esprit pacifique et la préparation insuffisante des Belges. La plus récente instruction allemande sur la guerre de siège, datée du 13 août 1910, envisage tous les moyens d'attaque, ne négligeant d'en mentionner qu'un seul : l'attaque par surprise, oubli évidemment intentionnel chez un peuple où le camouflage des pensées militaires est comme une seconde nature.

On a compté sans l'honneur belge.

Six corps d'armée allemands détachent donc chacun une brigade dès le 2 août près de cette frontière, avant la mobilisation. Ce n'est qu'à Liège même que doit se faire le renforcement. Ces treize régiments, avec cinq bataillons de chasseurs et deux bataillons de mortiers de 21 centimètres, forment le corps Emmich. Comme méthode d'attaque, marcher droit en avant, de nuit, en colonnes massées, sans tirer un coup de fusil ; forcer hardiment les intervalles entre les forts, à la baïonnette, en masquant et écrasant les forts par des concentrations d'artillerie. C'est faire vraiment bon marché du matériel humain allemand, ou du courage des Belges.

La frontière est franchie le 4, et dès le 5, la ville est sous le canon ennemi. Les Belges s'aperçoivent de l'importance des intervalles et même d'une enceinte de sûreté : le 6 août à cinq heures du matin, quelques chasseurs allemands arrivent jusqu'aux bureaux du général Leman, commandant de la forteresse, qui aurait été fait prisonniers sans la résistance improvisée de quelques officiers, gendarmes et secrétaires. Cette tentatives, malgré son échec, a d'incalculable conséquences : le général Leman, croyant les intervalles forcés, porte son poste de commandement au fort de Loncin, où, faute de moyens de transmission, la direction des opérations sera presque inexistante en ce moment critiques.

Pourtant cinq brigades sur six sont refoulées à peu près sur leur point de départ, où elles reviennent assez mal en point, sous le fallacieux prétexte de « compléter leurs munitions et leurs effectifs ». Les mortiers de 210 sont impuissants à crever le béton des forts, les Allemands ne l'ignoraient pas dès le temps de paix ; pourtant ils n'ont pas amené de plus forts calibres. La troupe fait école dans le sang et paye cher les erreurs des chefs. La sixième brigade toutefois est conduite par un seigneur de la guerre. En tête de cette colonne, Ludendorff, venu comme observateur de la IIème armée, arrive au moment où le commandant du régiment d'avant-garde et le commandant de la brigade viennent d'être tués. Il entre en scène aussitôt, prend le commandement d'autorité, et continue à foncer. La ville est prise avant les forts. Les intervalles n'ont pas résisté un jour, tandis que les forts ont tenu. Mais qui est tourné ? Les forts, qui résistent, ou la brigade de 15 000 hommes isolée dans la ville ouverte, à l'intérieur ?

Ce seront les forts, parce que les Allemands les attaquent aussitôt par la gorge, c'est-à-dire par leur côté faible, et que les Belges, qui ne croyaient pas à la guerre, ne sont pas organisés pour attaquer hors de leurs parapets. La plus faible partie de l'artillerie des forts d'ailleurs pourra seule riposter : l'observation est difficile, ne dispose pas d'abris blindés ; le tir, bon jusque-là sur les routes d'accès et sur les villages extérieurs, et qui a causé des pertes sérieuses aux Allemands, devient bientôt incertain.

Mais, pour abattre les forts, il faut cependant faire venir des gros canons plus modernes que ce béton et ces cuirasses, et cela prend du temps. C'est la première fois qu'on entend parler des 420. Les « canons court de marine », comme ils s'intitulent, sont inconnus même dans l'armée allemande. Ils ont été construits dans le secret, dans une usine (Krupp) où pourtant tout est à vendre. En France, on a bien signalé leur existence en diverses circonstances, sous le nom de batteries γ, mais on ignore leur modèle, leur efficacité, leur nombre ; en tout cas, on ne les croit pas mobiles. Et pourtant, dès le 10, ils arrivent par voie ferrée jusqu'à leur emplacement de tir ; ils peuvent aller sur route depuis qu'on a créé pour eux des affûts à roues, peu de temps avant la guerre ; à recul sur berceau, ils sont impressionnants par leur puissance, en portée comme en poids d'obus ou en rapidité de tir, et par leur précision. Ils produisent donc la surprise, qui assure toujours le succès. Ils ont pour rôle de tout écraser et d'assurer, presque à eux seuls le succès. L'infanterie n'avancera que lorsque l'assaut aura été « mûri », selon l'expression germanique.

Il faut quatre jours pour installer une batterie belge, quelques heures seulement pour une batterie allemande. La batterie allemande peut facilement être déplacée, la batterie est comme fixée. C'est le triomphe du matériel neuf sur le matériel ancien. Et cependant les forts résistent quand ils sont tournés. Ils continuent à résister, quand leurs voisins tombent, et qu'ils sont pour ainsi dire volatilisés par des explosions d'une force insoupçonnée. Ils résistent encore, quand il n'en reste plus que deux sur douze, barrant toujours la voie ferrée de la Meuse. Les défenseurs y sont comme à une lente agonie. Ils vivent dans l'attente de la mort, sous une impression d'écrasement. Ils s'attendent à être pulvérisés comme leur béton. Les forts sont secoués comme d'immense boîte de résonance. Et les troupes de forteresse, ce sont de vieilles classes. Les nerfs sont épuisés, mais l'honneur est intact.

Le général Leman fait partir de la place sa seule division active, en vue de la rendre disponible pour d'autre tâches, avec l'armée de campagne. Il considère que sa mission est de tenir dans la place jusqu'à la dernière extrémité, mais il sait se priver à temps du meilleur de ses forces ; lorsqu'il juge qu'il ne peut faire jouer à ses ouvrages que le rôle de forts d'arrêt, et que la ville sans enceinte est indéfendable, il défend son fort de Loncin jusqu'à la ruine ; les survivants y sont pris sans s'être rendus ; c'est le seul fort qui ne capitule point, le gouverneur est pris sans avoir rendu ni son fort, ni sa place, ni lui-même ; il est découvert exténué dans les décombres d'une immense explosion. Quelques heures après, il invite, comme prisonnier, les commandant des derniers forts subsistants à lutter jusqu'à la mort ; c'est d'une beauté antique.

A l'entré du fort de Loncin, on lit ces mots gravés éternellement dans le roc de ces Thermopyles belges : « Passant, va dire à la Belgique et à la France qu'ici, 550 Belges se sont sacrifiés pour la liberté et le salut du monde. »

On a disputé beaucoup pour savoir le retard que Liège avait causé dans le débouché de l'armée allemande. Nos amis belges l'évaluent de deux à quatre jours au moins ; certains écrivains français et même belges, et non des moindres, estiment que les Allemands n'y ont pas perdu un jour.

Discussion oiseuse à nos yeux. Sans la place, les Allemands eussent pu prévoir une concentration plus avancée. Sans la place, leurs troupes, mobilisées clandestinement depuis le 28 juillet, quoique le décret ne date que du 1er août, eussent pu entreprendre leur débouché avant le 13. Sans la place, leur marche, non resserrée entre le pédoncule de Maëstricht et les forts du nord de Liège, qui ne tombèrent que le 15, eut pu être plus rapide. Enfin, sans la défense belge, dont l'héroïsme est d'autant plus méritoire que l'armée, peu préparée, n'était certainement pas de taille à lutter seule contre un pareil colosse, l'ennemi n'aurait pas payé ce passage du sang qu'il y a versé. Concluons donc que Liège a bien mérité la croix de la Légion d'Honneur que lui décerna la France le 7 août 1914, en témoignage du grand service rendu.

Aux résultats matériels s'ajoute un résultat moral : la conscience du monde tressaille devant cette violence imméritée. C'est la première pierre en faveur du droit, opposée à l'Allemagne au-dessus de tout.

Après Liège, Namur : nouveau sacrifice belge. Pour retarder la marche de l'invasion, le général de Bülow, qui est chargé de cette opération, y consacre, aux ordres du général de Gallwitz, le corps de réserve de la garde (IIème armée), le XIème corps (IIIème armée) et des formations techniques spéciales d'artillerie et du génie, dont 4 batterie Skoda de 305 autrichiennes. L'expérience de Liège a porté des deux parts : les Belges ont organisé les intervalles cette fois ; les Allemands ont décidé l'entrée en action préventive et immédiate de toute leur artillerie lourde et très lourde.

L'attaque commence le 21 août, détermine la chute de trois forts (sur neuf) le 23, de quatre le 24, et des deux derniers le 25, après avoir tiré 126 obus de 420, 573 de 305, 6763 de 210, pour ne parler que des plus forts calibres.

Pendant la bataille de Charleroi, Namur, toutefois, couvre utilement la droite de notre 5ème armée (général Lanrezac) et facilite son changement de front. Mais, trois semaines exactement après le franchissement de la frontière par les Allemands, les forteresse belges de la Meuse sont tombées, et la voie classique des invasions germaniques, la plus courte de Berlin à Paris, est dégagée jusqu'à Maubeuge, grâce à la félonie de l'empereur Guillaume et de son entourage. Le commandement allié, surpris, parce qu'il a cru à l'attaque sur la seule frontière permise, ne pourra plus fermer la brèche avant la Marne.

L'attaque de Namur, d'ailleurs, n'est pas semblable à celle de Liège : il n'est plus question de coup de main, - idée étrange, mais explicable, cependant, le jour de la déclaration de guerre, - il s'agit d'une attaque brusquée. Garnison prête, en effet, intervalles organisés, place en liaison avec l'armée française, et impossible à investir, tout cela exclut la surprise et exige la force : c'est donc le canon qui devra faire la conquête, le plus lourd contre les forts, celui de campagne contre les intervalles, ceux de 105 et de 150 à grande portée contre la ville.

La division active belge quitte la place le 24, pour rejoindre comme celle de Liège, l'armée de campagne ; après embarquement au Havre et débarquement à Ostende, elle se retrouvera devant les Allemands, à Anvers.

La plupart des forts tombent avant l'assaut, sans avoir tiré un coup de fusil, écrasé, bouleversés par les supercanons de Krupp et de Skoda. La cuirasse n'a pas progressé comme le canon.

Nos Forteresses du Nord

Continuant leur marche par le couloir historique de Sambre et Meuse, les Allemands se heurtent alors à la forteresse française de Maubeuge : hélas ! depuis une vingtaine d'années les Français, saisis d'une frénésie d'offensive, se désintéressaient de la fortification ; tout ce qui touchait à la défensive était voué à un irrémédiable discrédit, et Maubeuge avait péniblement pâti de ce mépris général ; d'après une règle admise, indiscutée, on ne mettait en outre dans les places que ce qu'on ne pouvait pas employer ailleurs ; défenseurs, canons, remparts, tous frisaient la quarantaine. C'était une sorte de retraite. Le réveil sonna sec. Mal organiser, Maubeuge ne pouvait constituer un véritable barrage : son rôle efficace eût du être de servir à appuyer l'aile d'une de nos armes, la 5ème de Lanrezac ou la britannique de French. C'est bien ainsi d'ailleurs que l'envisageait notre Grand Quartier Général, en ordonnant le 24 août à 9 h. 35 à Lanrezac : « La 5ème armée manoeuvrera en retraite, en prenant appui sur la place de Maubeuge et en appuyant sa droite au massif boisée des Ardennes. » Effectivement, le 25 août, la 5ème armée se repli sur le front Givet-Philippeville-Maubeuge, pendant que les Anglais se portent sur la ligne Valenciennes-Maubeuge.

Nos forteresses, si démodées qu'elles soient dans cette région, commencent pourtant à troubler les opérations de l'aile marchante allemande. Dès le 22 août Kluck songe à se couvrir contre Maubeuge pendant qu'il poursuit son grand mouvement de conversion.

Bülow, qui a autorité sur l'ensemble des Iière et IIème armées, tout en commandant directement le IIème, oublie quelque peu la mission dévolue à Kluck avec son armée d'aile, celle d'un rabattement grandiose sur le flanc des armées franco-britanniques ; dès le 20 août, pointe la menace d'un émiettement de cette armée au profit de besognes secondaires, dans l'ordre de Bülow d'affecter les deux corps de réserve de Kluck à la couverture contre Anvers. Kluck résiste, Bülow insiste. Le 21 août, Bülow, continuant à défendre l'intérêt particulariste de son armée propre, prescrit à Kluck, « tout en occupant Bruxelles et se couvrant contre Anvers, d'investir les fronts nord et nord-est de Maubeuge et d'être en mesure d'attaquer cette forteresse par l'ouest en liaison avec la IIème  armée ». Cette fois, Kluck se récrie, envoie à Bülow un officier de son état-major pour exposer les raisons opposées ; mais la IIème armée maintient son point de vue égoïste, sans se soucier de la thèse de la Iière qui rêve déjà de poursuite et progresse par étapes impressionnantes, submergeant tout comme un torrent déchaîné. Kluck se borne à prescrire à son armée de continuer le 23 de marcher en avant dans la région nord-ouest de Maubeuge, en se couvrant à gauche contre cette place avec le IXème corps actif, à droite contre Anvers avec le IIIème corps de réserve.

Lille, dont l'abandon était discuté en France depuis 1910, se voit effectivement déclassé par le ministre de la Guerre le 1er août et placé le 17 août dans la zone des armées. Le 21, le général d'Amade commandant de divisions territoriales qui surveillent cette frontière, réclame l'organisation, défensive de cette place, qu'il se fait fort d'assurer avec le personnel et la matériel de la région, pour protéger le centre industriel de Tourcoing-Roubaix-Douai et le bassin houiller. Le même jour, la place est reclassée, et le 22, le ministre télégraphie au grand quartier : « Le Gouvernement considérerait comme un danger national que le centre urbain Lille-Roubaix-Tourcoing soit molesté même par les incursion de la cavalerie allemande. » On entreprend l'envoi de moyens de défense, quand, le 24, Lille est déclarée à nouveau ville ouverte par le Gouvernement. Les autorités militaires n'ont pas à s'insurger contre les décisions gouvernementales : elle se soumettent.

A l'aile opposée, le fort de Manonviller, qui barrait à l'extrême frontière est la grande voie ferrée Paris-Strasbourg, est, à cette même date du 24, investi par la 70ème division de réserve , renforcée de deux régiments de pionniers et du 18ème régiment d'artillerie de forteresse. Le 25, à 9 h 30, deux coups de canon, tombant en plein milieu du fort, donnent le signal du bombardement. Le tir, précis, réglé par des Drachens et des observateurs dissimulés dans les haies, atteint rapidement des organes importants, notamment l'usine électrique ; l'air devient irrespirable. Le fort enveloppé de fumée est aveugle, nos canons sous tourelles d'ailleurs portent à 7 500 mètres, les pièces ennemies les plus proches sont à 8 kilomètres ; une batterie de 420 qui envoie avec régularité des obus formidables se trouve à 13 kilomètres, près de Deutsch-Avricourt, sur un embranchement construit à la mobilisation. Quoique aucun abri bétonné, non plus qu'aucune des grosses tourelles à éclipse moderne ne soit traversé, qu'il n'y ait même que trois morts et peu de blessés, la garnison, constatant son impuissance, arbore le drapeau blanc le 27 à 15 h 40 ; elle obtient les honneurs de la guerre. Depuis, des photographies impressionnantes ont répandu à travers le monde l'état du fort après bombardement, pour terroriser d'avance les peuples menacés d'être soumis à ces engins monstrueux. Les Allemands n'oubliaient qu'un détail, c'est que ce cataclysme épouvantable fut le résultat d'explosions qu'ils firent le 12 septembre en évacuant la région. Notre béton avait tenu partout où l'épaisseur en était suffisante, tout comme nos tourelles modernes. Mais forteresses sans action, parce que sans moyens.

Pendant ce temps, l'offensive française se poursuit impavide dans les directions primitivement choisies en temps de paix. Les fortifications allemandes ont joué  un grand rôle dans ces décisions : d'une part, Metz, prolongée par les nouveaux ouvrages de Thionville, constituant la Mosel-Stellung, qui forme barrage le long de la Moselle, auquel nous ne pouvons songer à nous attaquer dès le début avec nos vieux canons de siège du colonel de Bange, excellents, mais à faible portée et à tir lent (4) ; d'autre part, la ligne du Rhin, renforcée par Istein, Neuf-Brisach, Strasbourg, et les forteresses édifiées récemment au-dessus de Mutzig, coupant la plaine d'alsace à hauteur de Strasbourg. Il ne nous reste qu'un certain nombre d'étroits couloirs d'accès pour des attaques frontales :

-       celui de Luxembourg-Neufchâteau, entre les Ardennes et la Mosel-Stellung, où nos 3ème et 4ème armées auront à peine la place de se déployer ;

-       celui de Morhange, resserré entre Metz et les étangs de Dieuze, à peine 50 kilomètres, où viendra buter la 2ème armée ;

-       celui de Sarrebourg, à peine 20 kilomètres, un guêpier pour la 1er armée, entre les étangs et les Vosges ;

-       celui de la plaine d'Alsace enfin, enserré entre les Vosges et le Rhin (une trentaine de kilomètres).

Les Vosges, les Ardennes se prêtent mal aux grandes opérations d'armées. La 4ème armée s'en aperçoit rapidement. La 5ème armée et les Britannique menacés de débordement se retirent juste à temps pour éviter le désastre.

Si nous faisons bon marché de nos places, nous accordons plus de considérations aux forteresses allemandes. C'était déjà vrai en temps de paix. Cela le devient encore plus en temps de guerre. Le 18 août à douze heures quarante-cinq, la 2ème armée (général de Castelnau) envoie avec une juste prévoyance le message suivant au Grand Quartier général : « La mission qui m'est confié m'amène à établir sur mon flanc droit une série d'organisations défensives face à Metz, au fur et à mesure que je progresserai vers Faulquemont.

« Les forces à prélever en faveur de ces organisations sur l'ensemble de mes troupes vont donc constamment en augmentant, et j'arriverai rapidement à être obligé d'employer une partie du 20ème corps à cette tâche secondaire, dès que l'espace parcouru aura excédé la capacité de résistance de mes trois divisions de réserve.

« Pour me permettre d'aller plus loin et plus vite, j'ai donc besoin de troupes nouvelles, qui peuvent être sans inconvénient des troupes territoriales, par exemple des détachements prélevés sur les places fortes qui ne sont pas intéressées dans les opérations actuelles. Je vous demande de vouloir bien mettre à ma disposition les moyens de cette nature que vous n'avez pas déjà employés (5). »

De même l'armée d'Alsace (général Pau) s'aperçoit le 19 août que le couloir d'Alsace, étroit, menacé de flanc par Neuf-Brisach, est médiocrement favorable à une progression du sud au nord, et elle demande le transport du gros de ses forces dans la région de Corcieux, pour déboucher à travers les Vosges, d'ouest en est. Le 22 août, elle signale l'inutilité de l'occupation de Mulhouse en présence des têtes de pont de Chalampé (pont de Neuenburg, Neuf-Brisach, Huningue Istein rive droite, avec Strasbourg et Mutzig derrière. De leur côté, les Allemands confient la défense de ce secteur à deux minuscules brigades de landwehr. Tel est le rendement des fortifications d'Alsace. Les mouvements prescrits le 24 août par le Grand Quartier Général pour constituer une armée nouvelle à notre aile gauche au nord de Paris empêcheront l'exécution de la manœuvre projetée.

Après l'évacuation de Mulhouse, nous constatons à nouveau – Belfort après Maubeuge, - le rôle d'une de nos places clairement aperçu par le Grand Quartier Général : « Les éléments laissés dans la plaine d'Alsace, télégraphie-t-il à l'armée d'Alsace le 21, devront avoir comme ligne de retraite éventuelle les cols des Vosges, sans chercher à couvrir directement la place de Belfort, à laquelle sera laissée sa division de réserve. »

L'échec général de toutes nos offensives, dû autant aux insuffisances d'armement qu'à des défauts d'instruction, mais non pas, comme le voudrait la légende satisfaisante pour notre amour-propre, à une question de nombre, nous ramène vers la frontière nord-est, à peu près sur la ligne de nos forteresses. On découvre alors le rôle qu'elles peuvent vraiment jouer. Le 21 août à 11 heures 45, après la bataille de Morhange, le général de Castelnau, après avoir affirmé au Grand Quartier Général son espoir de contre-attaquer du Grand-Couronné de Nancy, ajoute : « dans l'éventualité d'une retraite, je rétrograderai sous le couvert du canon de Toul dans la direction des Hauts de Meuse. Une autre solution consisterait à dégager l'armée de sa situation très critique en faisant dérober sur Toul les forces disposées au nord de la route Nancy-Château-Salins, et vers Epinal, par la rive gauche de la Moselle, celles disposées au sud de cette même route (20ème, 16ème, 15ème corps). On aurait ainsi quelques chances de conserver l'ensemble de ces forces et de les reconstituer ultérieurement. »

Le danger apparaît. On songe alors aux forteresses. On se prépare à réarmer le fort de Bourlémont, au-dessus de Neufchâteau (23 août), on a déjà rétabli celui de Pagny-la-Blanche-Côte, qui a jadis servi de champ d'expériences de tir sur les tourelles en raison du faible intérêt qu'on lui portait.

Le général en chef répond aussitôt au général de Castelnau qu'il « estime indispensable de tenir les positions organisées autour de Nancy pendant au moins vingt-quatre heures pour deux raisons importantes :

1° L'effet moral désastreux sur le pays ;

2° pour le succès même de notre manœuvre, qui a commencé ; » et il autorise à faire dérober le reste de ses forces derrière le Madon en s'appuyant à la place de Toul. Il lui délègue le droit de détruire les ponts sur le Meurthe en aval de Saint Clément, sur la Moselle en aval de Charmes.

La pauvre vieille petite place de Givet, aux remparts pyramidaux en maçonneries visible de partout, défendue par 1 500 territoriaux sans instructions, est attaquée le 23 août par du gros calibre et se rend, détruite et incendiée, le 26.

A la même date, Longwy tombe, entièrement en ruines, brûlé par les mortiers de 21 centimètres et les obusiers de 15 centimètres, après une belle défense : bicoque de Vauban ayant arrêté cinq jours et demi une division ennemie renforcée d'artillerie lourde, malgré l'absence de tout abri à l'épreuve.

Nancy, organisé en place du moment sur le Grand Couronné, réussit heureusement à tenir à coups d'hommes.

Maubeuge, tout en dérangeant les mouvements allemands, n'a pas d'influence directe sur les opérations. Son enlèvement est cependant indispensable aux Allemands, pour dégager la grande voie ferrée de Paris à Cologne qu'elle barre. Le VIIème corps de réserve (IIème armée allemande) et une brigade active de la 13ème division y sont consacrés, sous les ordres du général von Zwehl, avec les troupes et les canons spéciaux libérés de Namur. La cession d'une division prescrite par Bülow à la Iière armée pour le siège de Maubeuge achève d'exaspérer Kluck, qui téléphone aussitôt au commandement supérieur : « Le commandant de la IIème armée veut attaquer Maubeuge avec trois divisions et en demande une à la Iière armée. La subordination à la IIème armée est-elle maintenue ? » Le 27 au matin Moltke répond : « La subordination de la Iière armée à la IIème est supprimée. Maubeuge doit être investi par la IIème armée seule. »

Le premier coup de canon y tombe le 29 août à midi ; la place est aux mains des Allemands le 8 septembre à midi. Les batteries lourdes et ultralourdes leur ont encore une fois procuré le succès. Un ravitaillement en munitions mal assuré les a toutefois obligés à plusieurs reprises à interrompre le feu, en dépit de leur doctrine de n'entreprendre un siège que tous moyens réunis.

A la date du 27, le commandement suprême allemand adresse à ses armées une directive où l'on constate clairement l'importance qu'il attribue à nos forteresse dans ses conceptions : « L'armée belge est en décomposition, il n'y a plus à craindre de sa part une offensive en rase de campagne. Il peut y avoir à Anvers environ 100 000 hommes de troupes de campagne et de forteresse. Ils sont très éprouvés et peu capables d'entreprises offensives… Sa Majesté ordonne la marche en avant de l'armée allemande en direction de Paris… La IIème armée, avec le 1er corps de cavalerie, marchera par La Fère-Laon sur Paris. Elle investira et prendra Maubeuge, puis La Fère, ainsi que Laon avec l'intervention de la IIIème armée… La IIIème armée s'emparera d'Hirson ainsi que Laon et du Fort de Condé en liaison avec la IIème armée… La IVème armée… recevra le matériel de siège nécessaire pour l'enlèvement de Reims… La Vème armée… investira Verdun. En plus des cinq brigades de landwehr de la position de la Nied, elle recevra les 10ème et 8ème divisions d'Ersatz, dès que la VIème armée les aura rendues disponibles… La VIème armée aura la place de' Metz sous ses ordres. Si l'adversaire recule, elle franchira la Moselle entre Toul et Epinal, avec le 3ème corps de cavalerie sous ses ordres, et prendra la direction de Neufchâteau. Elle protégera le flanc gauche de l'armée, investira Nancy-Toul, couvrira convenablement contre Epinal… Les places de Strasbourg et du Haut-Rhin sont subordonnées à la VIIème armée… qui établira de solides fortifications vis-à-vis d'Epinal, de là aux montagnes, ainsi que dans la vallée du Rhin en liaison avec Neuf-brisach, avec ses forces principales derrière l'aile droite… » Notons le nombre des forteresses françaises qui donnent ainsi du souci au commandement allemand et exigent de lui des mesures de précautions.

La Vème armée allemande (Kronprinz) forme donc pivot autour de Metz, puis de Verdun. La VIème (prince Rupprecht de Bavière) appuie ses asiles à Metz prolongé par la position de la Nied, et au barrage Mutzig-Strasbourg, dont les développements ont été préparés dès le temps de paix, et sont exécutés dès le temps de guerre par des ouvriers civils et des bataillons de travailleurs.

Von Kuhl fait très justement observer (6) que l'immense extension de l'aile droite n'était possible, avec la répartition des forces résultant de la concentration initiale, que si le pivot de Metz-Thionville, et ultérieurement celui de Verdun, pouvait être à un moment abandonné, pour ne pas étirer démesurément les forces allemandes. Le même inconvénient se répercute, il est vrai, chez nous ; le général Joffre s'en rend bien compte, et cherche à y remédier.

Après avoir vainement essayé de se rétablir (directive du 25 août) sur le front Belfort-Toul-Verdun-Reims-Laon. La Fère-Somme, où le temps lui manque pour réussir à régler une bataille d'ensemble, il envisage (instruction générale du 1er septembre) pour la 3ème armée un repli au nord de Bar-le-Duc, à l'abri des Hauts de Meuse, tout en laissant à Verdun sa garnison renforcée. Le maintien de la liaison simultanée entre la 3ème armée, armée voisines et Verdun, pouvait allonger dangereusement notre front ; Verdun est à même de tenir seul, et de retenir des forces ennemies qui manqueront à la grande bataille, jusqu'à ce que l'offensive prévue le vienne dégager ; et, si les armées peuvent utilement manœuvrer en liaison avec les places, elles ne doivent point  régler leurs opérations pour protéger les places, mais forcer la victoire.

Le général Sarrail, commandant la 3ème armée, ayant reçu l'annonce de deux corps d'armée nouveaux (11ème et 21ème corps, prélevés sur notre droite, grâce à la résistance que garantit notre front fortifié de l'est), étire son armée jusqu'à l'extrême limite du possible, pour conserver sa liaison avec Verdun, dont la pointe menaçante dans le flanc de l'armée du Kronprinz empêtrée en Argonne constitue le meilleur appui de la 4ème armée (de Langle) voisine. Il réussit à atteindre en situation avantageuse le moment de l'offensive, une fois toutes nos armées ressoudées.

Les Allemands égrènent leurs forces sur leur ligne de communication qui s'allonge à l'aile droite, et devant les places fortes ; ils finissent ainsi par se présenter sensiblement affaiblis à la bataille de la Marne, tandis que les Français, de nouveau reliés aux Anglais, appuyés à Paris, y concentrent une nouvelle armée, grâce à l'excellent réseau ferré convergeant à l'abri de forts qui en imposent encore à l'ennemi et nous procurent une sécurité morale suffisante pour grouper, sans hâte excessive comme sur la Somme, des forces organisées. Le 30 août, la IIème armée allemande prend comme direction Reims au lieu de Paris, la IIIème armée Rethel au lieu de Château-Thierry. « Pourquoi ce changement ? écrit von Kuhl. Il s'explique en partie par la forte réaction adverse, mais surtout parce que l'ennemi se maintenait sur la Haute Moselle et à Verdun. Si les Vème et VIème et VIIème armées étaient fixées là, il nous devenait impossible d'attaquer sur la basse Seine avec l'aile droite. C'est ainsi que se forma peu à peu une nouvelle décision au commandement suprême, que nous devions apprendre par l'ordre du 2 septembre, lequel imposait à toute l'aile droite une conversion à gauche pour chercher à couper l'ennemi de Paris ».

Tel est l'effet matériel qu'eut Verdun sur les opérations d'ensemble de l'armée allemande. Mais il y a plus. L'effet moral, le prestige du rempart sont tels que notre ennemi, pourtant si pressé, perd son temps à monter des opérations méthodiques contre des places même inoccupées. Le 30 août, la IIème armée organise l'attaque de La Fère pour le 1er septembre : les VIIème corps actif et Xème corps de réserve, désignés pour y prendre part, marchent le 31 contre la forteresse, tandis qu'artillerie et génie font leurs reconnaissances. Bülow réclame encore cette fois le concours de la Iière armée, qui regimbe comme de coutume. La IIème armée s'accorde un jour de repos avant cette grande opération. Or la ville est vide de défenseurs, les canons français sont partis, la place est désarmée. C'est un jour perdu pour la poursuite des Français, qui prennent de la distance. Combien une défense, même sommaire, même simulée, eût-elle donc causé de retard à cet ennemi si mordant ?

Reims, désarmé le 1er septembre, est déclaré ville ouverte le 3. Mais la IIIème armée allemande y perd de même un jour, pour s'emparer, sans combat, des forts à l'est. Nous abandonnons sans résistance le ligne Reims-Laon-La Fère, et même le massif boisé de Saint-Gobain, qui constitue le bastion avancé de Paris.

Pendant la Bataille de la Marne

Pendant ce temps, le général Joffre organise la parade.

Tandis que Kluck, encouragé par le radiogramme de Moltke de la nuit du 2 au 3 septembre, l'invitant à couper les Français de Paris en direction sud-est, poursuit avec passion son idée arrêtée d'envelopper notre aile gauche, négligeant quelque peu sa deuxième mission, d'ailleurs contradictoire, de couvrir le flanc droit allemand, nous n'attendons pas passivement que les vieux forts de Paris fassent l'expérience des 305 et des 420 bientôt libérés de Maubeuge.

Grâce à la force que nous assure dans l'est notre front fortifié, ce n'est d'ailleurs pas seulement deux corps d'armée qui sont distrait pour renforcer Sarrail, c'est toute l'armée d'Alsace qui, remplacée par une forteresse, Belfort, peut être dissoute et dirigée en majorité sur Paris. Les chemins de fer concentrent sur la capitale des forces d'Alsace (7ème corps), de Woëvre (division de réserve de Lamaze, d'Algérie (45ème division), du Maroc (brigade Ditte), et même Verdun (4ème corps de la 3ème armée), ainsi que des fusiliers-marins (brigade Ronarc'h). La directive allemande du 27 août ne l'avait pas prévu, n'y avait pas paré. Le général Joffre organise l'union stratégique de French et Maunoury avec Paris. Si bien qu'au lieu d'être enveloppés, c'est nous qui enveloppons. « Les opérations ne pouvaient plus être continuées comme précédemment. De nouveau c'était une forteresse qui retardait et resserrait la marche en avant, la forteresse géante de Paris. On avait constaté l'impossibilité de la contourner par la basse Seine. Maintenant notre aile droite se heurtait juste dessus. L'importance de Paris résidait moins dans ses remparts. Ils gênaient nos mouvements, mais offraient peu de résistance avec leur solidité faible et leur armement médiocre. En revanche, Paris était le nœud du réseau ferré français. Ici il était facile de rassembler au sud, à l'ouest et au nord des masses importantes de troupes menaçant dangereusement notre flanc (7). »

Effectivement, le 5 septembre arrive le premier radiogramme, du commandement suprême allemand : « Les Iière et IIème armées resteront face au front est de Paris, la Iière armée entre Oise et Marne, occupant les passages de la Marne à l'ouest de Château-Thierry, la IIème armée entre Marne et Seine, occupant les passages de la Seine entre Nogent et Melun inclus… » Puis la directive du 5 septembre confirme et précise ces lignes : « On doit admettre que l'ennemi rassemble des forces importantes et de nouvelles formations pour la protection de sa capitale et pour menacer le flanc droit des armées allemandes. Les Iière et IIème armées devront en conséquence rester face au front est de Paris. Leur mission est de s'opposer offensivement aux entreprises ennemies venant de la région de Paris, et de s'appuyer mutuellement… La mission des VIème et VIIème armée est de passer à l'attaque le plus tôt possible vers la Moselle entre Toul et Epinal, en se couvrant contre ces forteresses… La Vème armée assurera la couverture contre les positions fortifiées de la Meuse avec son aile gauche, qui enlèvera les forts de Troyon, des Paroches et du Camp des Romains… Le IVème corps de cavalerie éclairera dans les directions de Dijon, Besançon, Belfort… » Cet ordre envisage déjà des opérations vers Tours, Bourges, Nevers, Le Creusot. A l'ouest de Verdun, les IVème et Vème armées ont pour mission d' « enrouler » la ligne française fixée sur le front de Verdun-Toul. Les Français battent en retraite depuis treize jours ; on admet comme évident que cette retraite continue ; personne ne peut songer à une offensive imminente de toute l'armée française. Et les Allemands n'hésitent plus à venir cogner contre notre front fortifié de l'est, ce qui est l'opposé même du plan primitif d'attaquer par l'aile ouest, de ce fameux plan Schlieffen, qui se proposait, ainsi qu'il a été dit, de refouler les Français vers l'est contre leurs forteresses de la Moselle, en les tournant par la Belgique.

La question du maintien de Paris comme forteresse avait été longuement agitée dans les conseils du Gouvernement. Le 28 août, on a décidé de déclarer la capitale ville ouverte, sous prétexte que c'était une ville comme une autre, lorsque l'intervention d'un homme de gouvernement, le ministre de la Guerre, Millerand, et d'un soldat, le général Gallieni, fait retirer cette malencontreuse décision. Gallieni, nommé gouverneur le 26, ne s'illusionne pourtant pas beaucoup sur la valeur de cette forteresse, mais il s'efforce d'en améliorer les qualités défensives avec toute son activité de colonial expérimenté aux affaires et tout son patriotisme de grand Français ; quoique convaincu qu'il faut une armée active de trois corps d'armée au moins pour défendre Paris, il fait travailler énergiquement partout, crée les responsabilités, encourage les initiatives, utilise toutes les troupes qu'on lui confie, sans en discuter la valeur. Placé par le ministre, le 2 septembre, sous les ordres du général en chef, il cherche à faire coopérer ses forces à l'offensive générale prévue. Dès que le glissement des corps de Kluck vers le sud-est apparaît certain, il estime le moment critique venu et le signale à Joffre, dont l'instruction générale n° 4 du 1er septembre a déjà préparé cette offensive d'ensemble. Le 4 septembre, le général French se décide enfin, sur l'intervention du général Franchet d'Espérey, à rentrer en action. Ce sont toutes ces bonnes volontés agissantes et concordantes qui vont provoquer le « miracle » de la Marne. Paris y a joué le rôle capital qui lui revenait de droit.

L'arrêt du 31 août de Bülow, devant La Fère, a contribué à créer une brèche de 25 kilomètres entre les Iière et IIème armées, que la bataille de la Marne exploite sans la connaître. Mais ce trou n'est pas étranger aux suggestions du lieutenant-colonel Hentsch, délégué du commandement suprême, de faire retraiter toutes les armées pour en ressouder en arrière. Le VIIème corps de réserve, libéré par la chute de Maubeuge, contribuera à ce dernier résultat en arrivant « juste à temps, le 13 septembre, après une marche forcée, à la gauche de la Iière Armée, pour la délivrer d'un grand danger ». (Von Kuhl.)

« On doit louer particulièrement la décision française, de retirer sans hésitation des 1ière et 2ème armées tout ce qu'il était possible, en se fiant à la force du front fortifié de l'Est. On constate à nouveau la grande importance qu'eut pour la bataille (de la Marne) l'utilisation des forteresses françaises de Paris, Verdun, et de tout le front fortifié de Meuse et Moselle (8). » Von Kuhl note le 7 septembre le bruit inaccoutumé de l'éclatement des obus français : ce sont les canons sortis de la place de Paris qui entrent en jeu. Les ressources de la forteresse coopèrent à la bataille, comme il est juste.

En conséquence de la directive allemande du 5 septembre, nos forts des Hauts de Meuse commencent bientôt à subir l'attaque. S'ils sont enlevés, c'est l'armée française entière qui peut être encerclée par les deux ailes : un résultat décisif, une victoire de « Cannes », selon le mot de Schlieffen est susceptible d'amener la fin de la guerre. Sauf Liouville, qui seul a été renforcé, tous ces ouvrages sont du type 1880, issue du programme Seré de Rivière. Ils sont donc démodés, Troyon pourtant résiste, malgré un bombardement du 8 au 12 septembre, avec environ 3 000 obus, dont 200 de 305. Du 24 au 25 septembre, le feu s'étend sur tout le front de Troyon à Liouville ; ce dernier en souffre si peu que l'assaut n'en est même pas tenté. Au contraire, le fort du Camp des Romains cède du premier coup, le 25 septembre, après un court bombardement, peu efficace d'ailleurs, suivi d'assaut. La Meuse est dès lors franchie à Saint-Mihiel. Succès isolé, local et sans lendemain, grâce aux verrous latéraux. Les Allemands ne possèdent pas les moyens de poursuivre les opérations activement sur tout le front de la Suisse à la mer du Nord. Leur effort doit se concentrer à leur droite. La hernie formée à Saint-Mihiel, enserrée entre les forts des Paroches et de Liouville, ne peut être élargie. C'est ainsi que la ligne de la Meuse restera quatre ans le rempart de l'aile droite française, Belfort formant réduit en arrière de la portion d'Alsace reconquise. Telle est l'influence essentielle qu'ont eue nos forteresses à cette époque, après avoir été initialement la cause de l'invasion par la Belgique.

ANVERS

Puis la guerre se stabilise. Anvers reste toujours une menace permanente sur le flanc des communications allemandes. Depuis le 20 août, l'armée belge est à l'abri, dans son camp retranché, qui joue bien alors le rôle national prévu, en cas de violation de la neutralité belge, par les organisateurs de cette place : c'est la mission attribué, dans d'autres pays, à Copenhague, à Bucarest, au Saint-Gothard, Anvers offre l'avantage d'être un port susceptible de favoriser les interventions étrangères. Au moment de la bataille de Charleroi, les Belges font une première sortie pour inquiéter l'aile droite allemande (25 août), mais, le 24 au matin, la 5ème armée française est déjà en pleine retraite. Le IXème corps de réserve allemand arrive juste à point des côtes de la mer di Nord pour soulager le IIIème corps de réserve en flanc-garde en avant de Bruxelles, - et pour incendier Louvain. Le 27 août, trois bataillons anglais débarquent à Ostende en vue de renforcer Anvers.

Au moment de la bataille de la Marne, les Belges font une deuxième grande sortie pour menacer la ligne de communications ennemie (9 – 13 septembre). Cela devient gênant pour les Allemands ; il est urgent pour eux de liquider cette question. Au lendemain de la chute de Maubeuge, qui libère des troupes spéciales d'artillerie et du génie, l'attaque d'Anvers est décidée. Anvers représente d'ailleurs, pour le Reich germanique, en paix comme en guerre un port d'une importance économique considérable : au début de 1914, 12 000 colons allemands s'y trouvent comme chez eux, y grandissent, tout en faisant des petits.

L'idée est alors partout admise que l'indépendance de la Belgique est liée au sort d'Anvers. Les Anglais continuent à y voir, selon le mot de Pitt, « un pistolet braqué au cœur de l'Angleterre », s'il venait à tomber aux mains d'une grande Puissance continentale. Six divisions d'armée active (à trois ou quatre brigades mixtes), une division de cavalerie et trente-six bataillons de forteresse, troupes âgées, faiblement encadrées, représentent les forces occupant Anvers en septembre 1914. C'est, en somme, toute l'armée belge, dont le repli, y compris les divisions d'armée de Liège et de Namur, représente déjà un premier échec stratégique à l'actif des Allemands. Le projet de siège établi en temps de paix par l'état-major allemand prévoyait l'emploi de onze divisions ; le général von Beseler chargé de l'attaque, n'en disposait que de cinq. Dans l'impossibilité, dès lors, d'assurer l'investissement, décision est prise d'attaquer en un point avec toute les forces ; par le sud, pour mieux couvrir la voie ferrée Cologne-Liège-Bruxelles, nécessaire pour les opérations en Flandre. L'armée belge conserve donc sa liberté de manœuvre vers l'ouest, et nous en verrons bientôt les suites inattendues.

L'attaque débute le 27 septembre. Les forts tombent sans arrêt, les uns après les autres, sous les super canons. Le 6 octobre, arrivent encore deux brigades de marine anglaise en renfort. Mais, plutôt que de perdre l'armée en plus de la place, le départ de l'armée de campagne, décidé et préparé depuis plusieurs jours, commence le 7 octobre. Anvers est bombardé le 8, occupé le 9 par les Allemands, qui n'y trouvent que le vide. Fait unique dans l'histoire, on voit deux adversaires se tourner résolument le dos, les Belges en replis vers les Flandres, les Allemands attirés magnétiquement par la place. Dans son outrecuidance, le commandement allemand, parti à la conquête du monde, n'a pas monté le siège : il obtient un résultat géographique ou politique, non pas un acte décisif. Au lieu d'un Sedan, c'est un Moscou. Une occasion manquée ne se retrouve jamais.

Faute plus inexcusable encore : conformément aux traditions léguées par le vieux Moltke, le vieux Beseler prête à l'ennemi les desseins qu'il s'attribuerait lui-même s'il était à sa place. Il n'envisage pas un instant l'idée de l'évacuation, estimant Anvers infiniment trop important pour les Belges. Bien plus, il n'y croit même pas quand elle est constatée et contrôlée. L'arrivée de renfort anglais, la résistance sur la Nèthe, le confirment dans son erreur ; et il continue à pousser vers la place avance ardeur. Anvers toutefois ne joue pas jusqu'au bout le rôle de réduit national pour lequel il a été créé. La Belgique ne consent pas à s'y laisser réduire. Pas plus que Bucarest ou Paris, Anvers ne remplit donc la mission qui a présidé à sa conception : abriter le Gouvernement et l'armée, une fois ceux-ci incapables de tenir en rase campagne. La place est même jugée démodée dès que menacée d'un siège.

Elle a pourtant retenu des forces allemandes qui ont fait défaut à la bataille de la Marne, où un corps d'armée supplémentaire eût pu faire changer de camp la victoire. Elle les a empêchées de profiter du moment propice pour marcher sur Calais. Elle les obligera ultérieurement à la bataille de l'Yser, qui marquera l'effondrement d'une campagne courte et décisive, fraîche et joyeuse. L'armée belge a pu y reprendre haleine, avant de reprendre la lutte. C'est un des rôles des places. La forteresse, qui avait coûté cent millions et devait résister un an à une armée de siège de 300 000 hommes, n'a cependant tenu que douze jours devant 85 000 Allemands. Est-ce en raison de l'insuffisance des ouvrages ?

Il fut tiré, sur les forts récents de la ligne extérieurs, 590 coups de 420, et 2130 de 305. au tableau nous trouvons : sur 10 tourelles pour canons de 15 cm., cinq hors services ; sur 10 tourelles pour canons de 12 cm., une hors servie ; sur 16 tourelles de 75, deux hors service. Soit 8 tourelles endommagées, sur 37 destinées au combat lointain. Et sur 18 tourelles de 75 pour la défense rapprochée, six seulement sont détruites. Les Allemands sont donc mal venus à clamer la victoire de leurs canons écraseurs. La réclame qu'ils firent à ce sujet tombait d'autant plus à faux que la plupart des tourelles détruites venaient d'Allemagne.

En dépit des dégâts publiés par la propagande allemande, on pouvait sans doute encore tenir à Anvers. Il ne saurait y être question de destruction, mais plutôt d'impuissance de l'artillerie. Lors de la reddition, certains forts, tel Broechem, conservaient la presque totalité de leurs tourelles intactes. Les flanquements des fossés étaient utilisables à peu près partout, au moins avec mitrailleuses et fusils ; les fossés pleins d'eau restaient donc difficilement franchissables : talus, parapets, remparts, offraient évidemment un aspect de dévastation, mais rien de comparable avec ce que ces mêmes troupes ont connu plus tard dans les Flandres ; les champs de bataille de la Somme, du Chemin des Dames et de Verdun, entièrement retournés, sont restés occupés des mois et des années.

Que conclure ? C'est qu'au début d'une guerre, des engins imprévus peuvent produire une impression devant laquelle rien ne résiste, mais que des troupes entraînées, accoutumées aux plus terrifiants spectacles et à la fréquentation de la mort, peuvent, comme à Verdun, continuer à combattre même quand l'idée en apparaît impossible aux profanes.

Dans toutes ces opérations, on voit les Allemands négliger le siège régulier des places, et se borner à des attaques brusquées sur une partie de leur front. Aucune place n'est investie. Il est d'ailleurs difficile de le faire comme jadis, au siècle des avions et de la T. S. F. La tactique allemande est simplement appuyée sur les 305 et les 420, qui doivent tout conquérir avec leurs tremblements de terre. Une fois les ouvrages sturmreif, mûrs pour l'assaut, on lancera sans risques l'infanterie allemande. C'est l'application d'une formule qui fit, à tort, certaine fortune plus tard : l'artillerie conquiert, l'infanterie occupe.

Mais le projet du général Beseler d'une attaque secondaire par l'ouest n'étant pas agréé par le commandement suprême, faute de forces disponibles, il en résulte une simple attaque frontale sur un étroit espace.

Première conséquence de cette absence d'investissement : Anvers reçoit des renforts anglais, matériel et moraux ; l'Escaut et la voie ferrée côtière constituent deux excellentes lignes de communications.

Deuxième conséquence plus grave : l'armée belge s'évanouit sous les yeux des Allemands, pour réapparaître en toute autre posture sur l'Yser, quelques jours après.

C'est la situation du 16 août 1870 qui se renouvelle, l'Escaut remplaçant la Moselle ; mais les Belges ne sont pas conduits par un Bazaine, ni les Allemands par un Alvensleben. La poursuite n'est même pas envisagée. L'idée de siège domine. On ne songe qu'à la forteresse. Elle réussit quand même à sauver l'armée belge ; La perte de la place valait mieux que la perte de l'armée.

VERDUN

Nous arrivons à Verdun ; sans doute, après la Marne, le plus grand nom de la guerre. Les yeux de l'univers entier se tournent vers cette forteresse. Cette puissante place, qui, lors de la bataille de la Marne, avait joué un rôle si utile, assurait le saillant nord-est des lignes françaises, qui y faisaient un coude très prononcé, vers l'ouest d'une part, vers le sud-est de l'autre. Resté en pointe dans les armées allemandes, Verdun, exigeait de leur part des précautions importantes ; d'un moment à l'autre, en effet, elle était susceptible de servir de point de départ pour une offensive française contre les communications allemandes, particulièrement sensibles sur la rocade essentielle Valenciennes-Mézières-Thionville-Strasbourg, qui permettait le transport rapide de forces d'une ailes à l'autre selon les besoins ; elle menaçait également le bassin métallurgique lorrain et le bassin minier de Briey ; ce risque devint bientôt insupportable au commandement suprême allemand, et comme, - après la perte de la ligne de la Meuse coupée par le hernie de Saint-Mihiel, - une voie ferrée unique nous était seule restée pour y amener moyens et matériel, il se crut, plein de superstition en ses gros canons, à même d'en venir à bout par un coup de force brutal. Cela lui eût peut-être réussi, sans l'accoutumance à la guerre acquise par les troupes, françaises, sans nos positions organisées en profondeur, sans la volonté unanime du pays de résister jusqu'au bout, au commandement de son chef : « on les aura ».

La surprise, bien préparée, joue les premiers jours. Elle est facilitée par l'idée fausse, ancrée chez nous depuis les chutes successives de Liège, Namur, Maubeuge, Anvers, et des places russes, que les forts sont hors d'état de résister aux pièces colossales germaniques. Douaumont est pris le 21 février (nota : 25 février) sans avoir tiré un coup de fusil ni canon ; les troupes en retraite côtoient prudemment ce nid « à obus » sans se soucier de la vingtaine de télégraphistes ou de territoriaux qui y végètent dans l'indifférence et dans l'oubli, avec un gardien de batterie. Ni une voûte crevée, ni une tourelle endommagée d'ailleurs. Tout le monde fuit à cette époque les forts comme des points dangereux, paratonnerres attirant la foudre, cibles sans rémission condamnées. Troyon ? Oublié. Oubliés aussi les enseignements tirés de nos expériences faites en 1908 sur le fort Saint-Antoine dans le jura, qui ont prouvé que les gros mortiers de 270, même en plusieurs atteintes, sont incapables de crever une bonne maçonnerie, et qu'une garnison énergique peut y tenir encore un temps appréciable. La Malmaison et Brimont entre les mains d'Allemands, la Pompelle entre les mains de Français, prouveront pourtant que même de vieux forts démodés peuvent, trois ans durant, défier les assauts les plus formidables des deux adversaires. Que ne peut-on espérer d'un béton massif indissociable ?

On craint de défendre les forts, mais on craint aussi de les voir tomber en trophées entre les mains de l'ennemi. On en prépare donc la destruction, et on les désarme pour en récupérer des canons. Les Russes aussi détruisent leurs forts en les abandonnant. Les Allemands aussi détruisent nos forts en les prenant, avec de bonnes charges d'explosifs qui permettent d'en répandre l'image d'une ruine artificielle et de claironner ensuite au monde les exploits renouvelés de la dicke Bertha. Alliés, ennemis, tous se trouvent donc d'accord pour détruire les forts pris ou perdus.

C'est ainsi qu'à la fin de février 1916, au moment de l'avance allemande, nos plus beaux ouvrages de Verdun se trouvent chargés, prêts à sauter. Aucun ne saute pourtant. A Douaumont, on n'en a pas le temps ; l'ordre part quand le fort est déjà aux mains des « braves Brandebourgeois », qui n'ont eu que la peine d'y entrer. Affreuse mésaventure ! On prescrit sans désemparer de faire sauter Vaux. Mais le local d'amorçage s'est éboulé sous un coup de 420, l'ordre est inexécutable. Un mauvais génie toutefois favorise l'ennemi, incapable de détruire ce béton avec ses super canons. Un de ses obus tombe sur la tourelle de 75 du fort de Vaux, minée par nous ; la mine explose, la calotte s'ouvre et tombe ; ce sera la seule tourelle française de fort calibre détruite pendant la guerre ! (nota en marge : inexacte, des tourelles du fort de Maubeuge ont été détruites). D'autres fourneaux encore préparés par nos soins, hélas ! jouent sous les obus allemands ; les murs de contrescarpe des forts de Moulainville et Vacherauville présentent ainsi des brèches qu'aucun assaut ennemi par bonheur ne peut utiliser.

Alors arrive le général Pétain ; il était temps : ramenant les esprits à une plus juste conception des fortifications permanentes, il prescrit aussitôt de décharger les fourneaux, de réarmer et de réparer les forts, d'y mettre des garnisons et des chefs capables de les défendre ; il rappelle que les abris, les obstacles, les observatoires qu'ils offrent, présentent une importance considérable, justifiant une défense acharnée, même en cas d'encerclement.

La violence du bombardement ne permet toutefois pas le réarmement de certains forts ; notamment Thiaumont et Vaux ne peuvent recevoir les canons de 75 de flanquement si imprudemment enlevés trois mois auparavant. En revanche le 23 juin 1916, le fort de Froideterre arrête l'assaut ennemi, par l'intervention subite de sa tourelle de 75, prépare même les contre-attaques, dans une zone complètement abandonnée par nos troupes, et où toute fortification de campagne a été anéantie, affirmant ainsi la supériorité incontestable de la fortification permanente sur la fortification improvisée.

Grâce à ces mesures, Verdun a tenu et pu devenir pour le monde entier le symbole de la ténacité et de l'héroïsme français, causant un des plus grands échecs allemands. Un seul fort sera perdu ensuite, celui de Vaux, après une belle résistance. Faute de foi, on a livré sans résistance le plus puissant de tous, Douaumont, le meilleur observatoire de cette contrée ; on aurait voulu détruire les autres en pleine bataille, au nez de l'ennemi, sans les défendre ; les dégâts subis se limiteront cependant à peu près à ceux que nous avons préparés. Le béton n'a pas fait faillite, il a défié au contraire les canons les plus puissants du monde, il a tenu comme le roc. Pour certains forts, tels que celui de Moulainville, le prix du bombardement aura pourtant de beaucoup dépassé le prix de la construction.

Conclusion : Nécessité de la Fortification permanente

La fortification permanente a joué un rôle essentiel dans tous les temps, sur toutes les terres, dans toutes les guerres. En 1914, elle a provoqué l'invasion par la Belgique, puis elle a retenu plusieurs corps d'armée à l'heure décisive de la bataille de la Marne.

Certains esprits cependant imaginent qu'après l'épreuve actuelle, où les tranchées sont restées quatre ans nez à nez inviolables, séparées seulement par l'espace du danger, un modeste petit trou en, terre, peut modifier cette grande vérité : application facile de la fable du Lion et du Moucheron.

Verdun, où tous les plus gros canons du monde on en vain volatilisé leurs obus sur notre béton du temps de paix, prouve la valeur tactique des ouvrages faits d'avance. Nous avons constaté en outre leur valeur stratégique. Verdun a merveilleusement justifié sa fortification.

Aucune autre guerre peut-être n'a mieux prouvé l'utilité indiscutable des places fortes, et porté à un pareil degré leur effet stratégique. Même celles qui cèdent jouent un rôle important auparavant. Leur existence contribue à la victoire de la Marne en retenant la valeur de sept corps d'armée allemands à cet instant critique : les IIIème et IVème corps de réserve devant Anvers, le VIIème corps de réserve devant Maubeuge, le 24ème division de réserve devant Givet, les Vème et VIème corps de réserve, le XIIIème et une partie du XVIème corps actif devant Verdun. La IIème armée allemande perd une journée précieuse à monter l'attaque de la Fère évacuée. La masse allemande s'engouffre sans s'en douter entre Verdun et Paris qui tiennent. Voilà pour le coté matériel de la question.

Quand au rôle moral, les témoignages répétés du général von Kuhl montrent combien il fut grand. On voit d'abord le plan de guerre ennemi évoluer selon les progrès des forteresses françaises ou russes. On note ensuite l'importance que prennent, lors de l'invasion de la France, même nos vieilles places fortes. La directive fameuse du 27 août du commandement suprême allemand envisage des précautions ou des mesures contre Maubeuge, La Fère, Laon, Hirson, Verdun, Namur, Toul Epinal ; à presque tous les paragraphes, on en retrouve la hantise. Et c'est bien autre chose chez les exécutants. « On a tiré récemment des événements de la grande guerre, écrit von Kuhl (9), la conclusion que l'importance des forteresses était désormais périmée et que la construction de nouvelles serait un luxe. Qu'on veuille donc bien songer au trouble et aux difficultés que nous ont causées les forteresses françaises, quelles forces elles ont aspirées, qui firent défaut pour les opérations. Même les forteresses qui ne furent pas attaquées par nous ont eu une grosse influence sur les opérations. Seule l'existence de la ligne fortifiée Verdun-Toul-Epinal-Belfort nous a déterminés à faire le détour par la Belgique. » L'étendue colossale de Paris ne permet pas à von Kluck de s'étendre jusqu'à la basse Seine avec les forces dont il dispose. La directive de Moltke du 5 septembre achève de prêter le flanc à nos attaques, en plaçant les deux armée allemandes de droite face au front est de Paris, qui constituent pour nous une puissante base d'opérations. Ainsi se trouvait justifié ce grand principe énoncé jadis par le maréchal Foch dans ses belles leçons de l'Ecole de guerre : « Les places fortes sont les points d'appui stratégiques dans la bataille de groupes d'armées, comme les localités et le bois sont les points d'appui tactiques dans le combat d'une division. »

Aussi demeure-t-on quelque peu troublé, à la lecture de l'historique de la Grande Guerre, récemment publié par notre ETAT-MAJOR de l'Armée, de constater que les directives du plan XVII, pour les premières opérations des diverses armées, ne font aucune mention de nos forteresses, ce qui témoigne bien de la place infime qu'elles tenaient alors dans nos pensées. A un moment seulement, on y peut lire que « la 5ème armée et le corps de cavalerie agiront au nord de la ligne Verdun-Metz ». C'est la seule allusion faites aux places fortes. Il n'en est ensuite question que pour fixer leur subordination à l'égard des commandants d'armées, ou pour extraire des forces. On parle bien de la tête de pont de Nancy, ou de la tête de pont de Montmédy : toutes deux n'existent que sur le papier. Les travaux de Montmédy, toutefois, ont dû être étudiés et prévus dès le temps de paix. Les a-t-on jamais faits ? Et quelles ont été leur force, leur efficacité ? Sans doute, comme sur les Hauts de Meuse, ceux d'Ornes à Damvillers, en aval (nord) de Verdun, où les prévisions du temps de paix ont été suivies de réalisations si faibles. Et l'on s'en aperçoit au souci qu'a le général Lanrezac, de savoir si sa droite et bien couverte par cette tête de pont de Montmédy (10).

La directive du plan XVII, pour la 5ème armée, attribue, il est vrai, à celle-ci, « l'attaque de vive force de Thionville avec les corps actifs ou l'investissement ultérieur de cette place avec les divisions de réserve ».

Cette guerre a donc, tout comme les autres, établi l'efficacité de la fortification permanente. Plus les armes sont puissantes, plus le couvert s'impose. La note interalliée du 6 juin 1925, sur le désarmement de l'Allemagne, lui rappelle que « de nouveaux travaux de construction et de réparation pour l'amélioration des forteresses ont été exécutés, par elle, en plusieurs cas ». Or, qu'avons-nous fait nous-même, depuis la paix, à cet égard, avec la frontière neuve de 1918 à l'est et des remparts déjà vieux en 1914 au nord ? Sept ans après l'armistice, rien, absolument rien, pas même une doctrine. Après 1870, les rapports du général Seré de Rivières, mettant au point notre système de réorganisation défensive, s'échelonnent de 1873 à 1876 ; et, en 1878, sept ans après l'armistice d'alors, nos forts de l'Est sont presque terminés ! Aujourd'hui notre frontière est dégarnie. Compte-t-on sur les seules poitrines de nos soldats pour la fermer ? La défaite est-elle nécessaire pour guérir nos lenteurs ? Espère-t-on progresser et vaincre sur tout le front, sans jamais reprendre haleine ? Laisserons-nous dévaster une partie de notre territoire pour mieux concentrer nos forces et remporter la victoire ailleurs ? L'occupation de la Rhénanie est-elle de nature à nous garantir contre tout risque d'invasion ? Ou une improvisation à la mobilisation peut-elle suffire à nous mettre à l'abri ? Toutes réponses évidemment négatives. Or la perte d'une bataille tient souvent au hasard.

La fortification permanente, qui n'est évidemment qu'un accessoire des armées, a sans doute l'éternelle faiblesse d'être esclave des moyens d'attaque. Les forteresses vieillissent, tout comme les hommes et leurs idées ; elles se démodent comme tout autre matériel de guerre, moins vite et moins complètement toutefois. La fortification a cependant pour effet, comme en témoigne son nom, de renforcer artificiellement, remplaçant, selon une formule souvent préconisée mais rarement appliquée, des hommes par du matériel, grâce aux propriétés judicieusement accrues du terrain. Elle constitue une combinaison de forces préparées avec soin ; elle permet des économies sur les fronts défensifs au bénéfice d'autres fronts offensifs ; elle dégage de soucis dans on rayon d'action, elle assure des têtes de pont, des débouchés, des points d'appui, des arsenaux, des centres de ravitaillement, des communications, des pivots de manœuvre ; elle abrite les mouvements, autorise les surprises et les variantes au plan de concentration, si l'on sait en tirer parti et lui faire jouer un rôle actif, tel que l'a magistralement montré Napoléon (11) ; elle produit même, quoique sans armées ce ne soit qu'une masse inerte, un effet répulsif sur l'ennemi, qui les craint comme si c'était une force vivante et agissante ; elle peut ainsi retarder les guerres. Son étendue, sa continuité et sa profondeur, conséquences modernes de la guerre des nations, empêchant l'ennemi de s'en désintéresser par un masque. Elle contribue donc à la victoire.

Les chefs les plus offensifs ont toujours été de grands bâtisseurs de places fortes. Prenons exemple sur eux, pour le cas où par hasard la dernière guerre ne serait pas la dernière. Ne comptons surtout pas sur des positions improvisées, dont la moindre exige, avec un matériel préparé, des transports assurés, du personnel disponible et des cadres dressés, au moins deux mois de travail, alors qu'en fin août 1914 la France était déjà si profondément envahie. Paris apprit le danger quand l'ennemi était presque sous ses murs. En quel état se trouvaient alors ses travaux défensifs, pourtant depuis longtemps prévus ?

L'idée que les ouvrages de campagne peuvent remplacer des ouvrages permanents est une des plus graves et plus dangereuses erreurs auxquelles puisse entraîner l'étude superficielle de la guerre. Les Allemands ont mis un an à créer leur position Hindenburg (1917), qui n'a pu résister un jour lorsque nous avons eu les canons de la victoire, et il nous a fallu quatre ans pour faire les tranchées de Champagne, qui n'ont tenu, en juillet 1918, que grâce à leur nombre, à notre expérience consommée, et à une heureuse tactique encore inconnue de l'ennemi. Une bonne fortification est, avec une forte armée, le meilleur bouclier contre la guerre. La soudaineté des crises politiques, la mobilité des moyens d'attaque, la possibilité d'inventions foudroyantes, exigent les frais de ce contrat d'assurance dès le temps de paix, pour éviter des hontes et des ruines bien autrement coûteuses. Il y a un compromis à faire entre les possibilités budgétaires et les nécessités de la fortification. Or il faut au moins dix ans pour mettre celle-ci au point, plus deux années d'expériences préalables. Ceci nous met en 1937. Il n'y a pas de temps à perdre. Nous ne pouvons juger que sur des réalités : les 420 n'on rien fait contre le béton de Manonviller ni celui de Verdun. Et même si le séjour y a pu être inconfortable, il était préférable largement à celui des tranchées de la Somme et de la Champagne.

« Une frontière fortifiée offre une protection à une armée inférieure contre une armée supérieure ; elle lui donne un champ d'opérations plus favorable pour se maintenir et empêcher l'ennemi d'avancer et des occasions pour l'attaquer. » C'est Napoléon qui parle ainsi. Et ailleurs : « L'avantage de la maçonnerie, c'est de permettre une économie dans la garnison qui garde une place. »

Ce seront là nos conclusions ; Aucun maître de la guerre n'a su mieux que lui démontrer en action ce rôle auxiliaire essentiel aux armées que doivent jouer les forteresses, qui préparent le plein épanouissement de leur énergie et de leur activité tout en protégeant le pays contre l'invasion et le pillage. Pas plus que les canons ou les avions, elles ne donnent la victoire, mais elles y participent. Les millions dépensés en paix sont des milliards économisés en guerre.

Général Robert Normand

 

Notes

(1) Général von Kuhl, Der Marnefelfzug 1914, p. 14

(2) Général von Kuhl, Der Marnefelfzug 1914, p. 256

(3) Général von Tappen, Bis zur Marne 1914

(4) Ces canons ont sauvé la France en 1915, au moment où nous manquions de pièces et d'obus de 75. Leur inventeur mériterait certes une statue.

(5) Les Armées Françaises dans la Grande Guerre, par la section historique de l'état-major de l'armée, tome 1, annexes. C'est dans cet ouvrage et son annexe que sont pris tous les textes des ordres et télégrammes français cités dans cet article (jusqu'au 25 août).

(6) Von Kuhl, Der Marnefeldzug, p. 90

(7) Von Kuhl, p. 123

(8) Von Kuhl p. 175

(9) Der Marnefelzug, p. 82

(10) Lettre du 9 août 19147, annexe 146 du tome I (annexes), de l'historique de la Grande Guerre, par l'état-major de l'armée. La place de Montmédy est évacuée le 27 août avant attaque, mais trop tard pour que la garnison échappe ; la moitié est massacrée, l'autre moitié prise le 28 près de Dun.

(11) « Quelque chose que fasse l'ennemi, le terrain est disposé de manière qu'avec la moitié des forces et égalité de talent, tout est facile au général français, tout lui présage et lui indique la victoire, tout est difficile et scabreux pour l'ennemi .» (Note de Napoléon au prince Eugène sur la défense de l'Italie, 1809)


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Mise à jour : décembre 2006