M. nous a aimablement autorisé à publier le correspondance de guerre d'Augustin Salles, son arrière-grand-père, mobilisé dans l'infanterie territoriale, qu'il a recueillie, éditée et annotée avec le plus grand soin. Nous l'en remercions chaleureusement.

 

 

Récit de guerre d’un arrière grand père

1914-1916

Jean-Luc Vaissière

 

Table des matières

1. Introduction

2. Augustin avant la guerre

3. La Grande Guerre

3.1 Contexte politique

3.2 La mobilisation

3.3 Sur le front

3.3.1 Ceux de l’avant et ceux de l’arrière

3.3.2 Les combats dans le Nord

3.3.3 La garde de Calonne

3.3.4 La blessure

3.4 Après le front

 

1. Introduction

    14-18 et PremièreGuerre mondiale, des mots qui appartiennent désormais au siècle passé. Mais " siècle passé " ne veut pas dire que " guerre " appartient au passé. Bien au contraire. La guerre restera toujours, en haut du pouvoir, la tentation de gouvernants en mal de crédibilité électorale. Et elle restera, à la base du peuple, une pointe d’adrénaline qui remplit le vide de certaines existences.

    Durant la première guerre mondiale, mon arrière-grand-père Augustin s’est retrouvé dans la masse des poilus envoyés dans les tranchées. Il part fin 1914 pour une durée inconnue et reviendra deux ans plus tard, après un an dans les tranchées et un an dans un hôpital militaire.

    Au cours de cette période, il écrit un grand nombre de carte postale, essentiellement à sa femme Emma. Une partie de cette correspondance est arrivée jusqu’à moi. Malgré le temps, l’humidité, et ma mère étant petite qui faillit envoyer les cartes à la poubelle.

    J’ai lu et relu cette correspondance, je l’ai triée, j’en ai identifié les auteurs, les destinataires, les lieux.

    En relisant ces cartes je ne voyais pas vraiment un combattant fier de défendre la nation. Je voyais plutôt un papa dont ma grand-mère m’avait dressé un portrait très humain.

    Celui d’un syndicaliste au grand cœur, bien apprécié des ouvriers de sa ville. Celui que les gens surnommaient "Lou Carot", je ne sais pas pourquoi. Si quelqu’un a une idée cela m’intéresse (il n’était pas roux).

    Du coup j’ai voulu suivre le parcours d’Augustin, morceau de chair (à canon) broyé dans l’engrenage international de la guerre. J’ai voulu suivre son parcours émotionnel, reconstituer son regard derrière les faits d’armes du 16e "RIT" (Régiment d'Infanterie Territorial). Retrouver mon arrière-grand-père au milieu des communiqués victorieux de la propagande, au milieu des lignes froides et impersonnelles de mes manuels d’histoires.

2. Augustin avant la guerre

    Augustin Salles est né le 16 novembre 1872 à Mazamet (Tarn). Son père Jacques décède avant les 20 ans d’Augustin. Sa mère s’appelle Marie Farrié.

    Augustin est mobilisé à l’âge de 20 ans à Mazamet sur tirage de numéro. Ses états de services militaires le décrivent comme un homme de petite taille, 1m61, aux cheveux châtains et aux yeux bleus. Son niveau d’éducation scolaire est qualifié de "degré 3 "

    Fin 1893, Augustin part pour le service militaire. Il termine son service à 24 ans comme soldat de 2e classe, avec un certificat de bonne conduite.

    Augustin se marie à 30 ans avec Emma. Ils auront 3 enfants : Aimé, Jean et Henriette (ma grand-mère).

    Dans le cadre de l’armée de réserve, il accomplit deux mois d’exercice, en septembre 1899 et septembre 1902.

    En 1914 il a 42 ans, il est marié et père de famille.

3. La Grande Guerre

    3.1 Contexte politique

      Le détonateur

      L’Autriche a la main mise sur les états qui la borde. La Hongrie est le plus important de ces états et d’autres, plus modestes comme la Bohème ou la Moravie, lui sont aussi assujettis.

      Mais cette sujétion ne s’est pas faite sans douleurs, comme ce fut le cas pour l’annexion de la Bosnie-Herzégovine.

      De plus, seule la Hongrie tire son épingle du jeu et pèse dans les décisions de l’Autriche. Les voix des autres états sont peu écoutées et seuls les intérêts des deux grands sont assurés.

      Cette organisation a à sa tête l’empereur François-Joseph. Il appartient à la lignée des Habsbourg, profondément catholiques, adorateurs du saint Sacrement, défenseurs de la chrétienté, autant de valeurs théoriquement humanistes, mais qu’il applique peu finalement.

      Son neveu François-Ferdinand a une autre approche. Pour lui, le mauvais traitement des petits états risque de les pousser à la révolte et finalement de mener l’Autriche-Hongrie vers un éclatement.

      Il souhaite améliorer cette situation. Pour cela, il voit une Autriche-Hongrie fédérale, où chaque état serait représenté et aurait son mot à dire.

      Mais cette bonne volonté n’est pas vue d’un bon œil par la Serbie voisine.

      En effet, tant que les petits états subissent la domination Autrichienne, ils aspirent à s’en dégager. Une fois dégagée, la Serbie pourrait alors attirer les petits sous sa protection, donc sa domination.

      À l’opposé, si le projet de fédéralisme aboutit, si les petits états se trouvent heureux dans ce nouveau régime, alors c’en est fini des rêves d’une grande Serbie.

      Ce sombre calcul mène les services secrets Serbes a encourager une organisation clandestine appelée " la Main noire ".

      Cette société a pour projet d’éliminer l’empêcheur de tourner en rond, à savoir François-Ferdinand.

      La Main noire va fournir la structure et les moyens d’assassiner l’archiduc. Deux serbes se portent volontaires pour exécuter le travail : Princip et Tchabrinovitch.

      Le 28 juin 1914, François-Ferdinand visite Sarajevo en Bosnie.

      Gravilo Princip et son collègue s’avancent dans la rue principale du centre ville. Face à eux, l'archiduc, héritier de la double monarchie d’Autriche-Hongrie, salut la foule qui l’acclame.

      Pour Gravilo cet instant est extrêmement intense. Il frémit sûrement, tremble, et dans sa fièvre va entraîner le monde.

      À quelques pays de là, Augustin termine peut être sa journée de chasse. Lui et son ami Combrié passent beaucoup de temps dans la montagne. La maison d’Augustin se trouve en périphérie de la ville, le jardin s’achève sur les premières pentes de la montagne. Il n’y a qu’à prendre les fusils de chasse et marcher dans le bois.

      Autres fusils, autres objectifs.

      Gravilo atteint mortellement François-Ferdinand et sa femme. Tous deux succombent à leurs blessures et Gravilo est emmené par la police.

      Quelques jours plus tard, des émeutiers saccagent les commerces Serbes de la ville.

      La machine infernale

      Pour l’Autriche-Hongrie, l’assassinat de François-Ferdinand nécessite une réponse militaire contre la Serbie. Sinon la Serbie continuera ses actions jusqu’à l’éclatement de l’Autriche-Hongrie.

      Cette dernière est assurée de l’appui de l’Allemagne dans sa démarche.

      Le 28 juillet l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie.

      La Russie, quant à elle, ne peut pas laisser la Serbie être envahie par les Austro-hongrois.

      En effet, 5 ans plus tôt, l’Autriche-Hongrie a envahi la Bosnie et l’Herzégovine.

      Une nouvelle action, contre la Serbie cette fois, montrerait la faiblesse de la Russie a protéger ses alliés. Cela pourrait mettre la Russie sur le chemin de l’implosion.

      Le 30 juillet le tsar Nicolas II de Russie mobilise l’armée.

      Coté Français il y a une volonté d’alliance avec la Russie. Cette volonté est un héritage de la guerre de 1870. En peu de temps, l’armée Allemande avait battu l’armée Française et fait le siège de Paris.

      Cet événement avait conduit Français et Russes a une stratégie militaire commune : Si l’un d’eux est attaqué par l’Allemagne, l’autre prend l’armée allemande à revers.

      Le 1er août, le conseil des ministres français décide la mobilisation générale.

      L’Allemagne, fidèle à son alliance avec l’Autriche-Hongrie, fait de même à peu près au même moment.

      Berlin force la Belgique à accepter le passage de l’armée allemande sur son sol.

      Londres considère cet acte dangereux pour l’Angleterre. Pour cette raison les Anglais décident de mettre toutes leurs forces contre les Allemands en cas d’invasion de la Belgique. Ce que les Allemands feront.

    3.2 La mobilisation

      Le 1er août 1914, les mairies reçoivent la résolution de mobilisation du conseil des ministres.

      Le 2 août 1914 l’ordre de mobilisation générale prend effet, par décret du président Poincaré.

      Dans toutes les régions de France, la plupart des hommes jeunes se trouvent affectés à un régiment pour un envoi possible vers le front.

      Certains d’entre eux partent immédiatement dans leurs régiments, pour rejoindre les zones de combats. Les images de l’époque montrent des hommes fiers, confiants dans leur victoire, " juste le temps de couper les moustaches à Guillaume ", l’empereur Allemand.

      Les journaux parlent d’union sacrée, de ces Gaulois qui savent se rassembler devant l’adversité.

      Augustin n’échappera pas à la règle. Il partira en décembre, pourtant père de 3 enfants dont Henriette, petite dernière de 3 ans et seule fille, qui deviendra plus tard son "ange " des tranchées.

      Loin d’aller couper les moustaches à Guillaume, Augustin ne montre aucun sentiment dans ses premières lettres du front : ni optimisme ni pessimisme.

      Courant août, l’armée Française entre au contact des premières lignes Allemandes.

      Les combats qui s’ensuivent sont désastreux pour les Français, de sorte que le 24 août le repli général est ordonné.

      " Les habitants des villes, des bourgs et des villages qui avaient vu monter la cavalerie, puis l’infanterie, puis l'artillerie et les convois de munitions et d’approvisionnements voyaient redescendre l’armée en ordre inverse : les convois, l’artillerie, l’infanterie, les cavaliers, et parfois encore quelques canons qui couvraient la retraite.

      Les moissons étaient faites, le temps demeurait au beau fixe, un des étés les plus royaux depuis cent cinquante ans. "

      Pour certains villages l’avenir proche allait être très sombre.

      Fleury, dans l’Aisne, près de Châlons sur Marne

      Pendant plusieurs jours les Français reculent, si bien que les premières troupes allemandes se retrouvent à seulement 40km de Paris.

      L’ensemble des armées Allemandes forme un immense rouleau compresseur de 240km, orienté d’Est en Ouest et se dirigeant vers le Sud.

      Mais ce rouleau ne présente pas un front parfaitement uniforme. Et Joffre, chef des armées Françaises, va habilement exploiter la situation, qui progressivement tourne à son avantage. D’autant que le repli de ses armées s'effectue dans l’ordre, évitant les pertes et la panique.

      Le 6 septembre, alors que le rouleau compresseur passe à l’Est de Paris, Joffre lance l’ordre du retour à l'offensive.

      850.000 Français et Anglais se retournent face à 700.000 Allemands.

      S’ensuivent huit jours de combats acharnés qui ramènent les Allemands à la frontière belge et donnent à la France la victoire de la Marne.

      Ces divers combats vont coûter très cher. Entre août et septembre les pertes françaises s’élèvent à 329.000 tués, disparus, prisonniers ou morts dans les hôpitaux.

      Début décembre Augustin fait ses adieux à sa petite famille, quittant Mazamet pour l’inconnu de la guerre.

      Il arrive dans le 127e régiment territorial d’infanterie le 2 décembre 1914.

      A priori il est à Ancenis, entre Nantes et Angers. Du moins à en croire le cachet de la poste de sa lettre du 15 janvier.

      Lettre du 15 janvier 1915 :

      Je suis en bonne santé pars demain
       

      Poignée de main a la famille et un gros baiser aux enfants.

      De décembre à janvier, Augustin attends son départ pour le front.

      À cette époque il peut encore se déplacer librement : il poste ses cartes lui-même dans les boites aux lettres civiles. Bientôt sa correspondance sera entièrement prise en charge par l’armée. Les cachets deviendront militaires.

      Ambiance de départ des troupes

      À ce moment, la guerre n’est peut être pour lui qu’un vague souvenir évoqué par ses aïeux.

      Par son père qui a peut être vécu l’invasion allemande de 1870, Augustin n’étant pas encore né à cette époque.

      Les Allemands avaient alors infligé une défaite aux Français. Cette défaite avait humilié la fierté hexagonale, qui croyait encore à la grandeur du Napoléon de l’époque, 3e du nom.

      Ce dernier avait bâti son autorité sur cette image de grandeur. La chute des armées françaises en 1870 avait entraîné la chute de l’empereur et la grandeur de la France avec lui.

      Dans ce contexte on peut penser que ce nouveau conflit avec l’Allemagne, 30 ans après, était pris gravement au sérieux par les Français.

      Dans quel état d’esprit Augustin est-il parti ?

      Etait-il gonflé d’orgueil, comme sur la gravure précédente, certain de bouter les Allemands hors du territoire belge ?

      Plutôt soucieux car vaguement conscient de ce qu’il allait rejoindre ?

      Ou franchement pessimiste, pensant retrouver une défaite comme en 1870 ?

      Si on en juge par le ton de ses premières cartes, il semble garder une certaine neutralité face à la guerre dans laquelle il se trouve engagé. Ses mots n’expriment pas directement de crainte ou d’enthousiasme.

      Peut être est-il dans l’expectative, attendant de voir comment les choses vont évoluer ? Ou peut-être pense-t-il que tout ceci est déjà bien assez difficile à vivre pour les hommes du front, et ne veut-il pas inquiéter ceux qui sont préservés à l’arrière.

      A l’inverse de son cousin, Gérard Mauriès, qui affiche d’abord une certitude dans la suprématie française, puis qui déchante rapidement.

      Gérard est "soldat cycliste " à la 12e compagnie du 127e. Basé au Maroc à Mogador (aujourd’hui Essaouira), il travaille dans un bureau.

      Il est donc bien loin des risques encourus dans les tranchées.

      Le 1er avril 1915, il écrit à Emma : 

      " Je me porte toujours très bien. Du courage les hostilités marchent très bien au front et sans tarder vous aurez la surprise de la finale et augustin vous reviendra avec les honneurs de la victoire ".

      Un mois et demi après :

      " Un petit mot pour vous donner de mes nouvelles ou elles sont toujours bien bonnes, et vous autres, n’êtes vous au moins pas malades. Quand finirons-nous d'un si triste temps, et de jours tant désirés pour nous revoir tous en famille. C'est bien long pour le moment, espérons que le bon dieu voudra, que tout finisse cette année. "

      Début août, il écrit à Augustin :

      " …le temps, devient bien long, Voilà un an aujourd’hui, que nous sommes sous les armes, et dire que je n’aie pas encore fini. "

       

      Du coté d’Augustin, l’angoisse deviendra de plus en plus perceptible après trois mois passé sur le front. Puis son moral semblera faiblir jusqu’à atteindre sa libération.

      Le 15 janvier c’est le grand départ pour le front.

      Durant son trajet, l’armée change l’affectation d’Augustin : le 21 janvier, il se retrouve dans le 16e régiment territorial d’infanterie.

      Une dizaine de jours après son départ, Augustin est de passage à Orléans. Le convoi fait une halte à la "gare des Aubrais ", où Augustin en profite pour poster une pensée à Emma.

      Lettre du 25 janvier 1915 :

      Le 25 janvier
       

      Je suis de passage à Orléans le bonjour poignée de main.

      Même chose le lendemain à l’occasion d’une halte à Amiens.

      Lettre du 26 janvier 1915 :

      le 26 janvier 1915
       

      Poigne de main bonne santé

      Baiser a Henriette

      Augustin

      La troupe arrive le 26 janvier au soir à Dunkerque. De loin Augustin a entendu les premiers grondements du canon.

      Lettre du 26 janvier 1915 :

      Mardi 26 janvier

      Me voilà arrivé à Dunkerque ce soir mardi à 7 heures je me porte très bien. Nous avons commencé à entendre gronder le canon de dans le train mais très loin j’espère que nous resterons la pendant quelques jours : mais je ne peux pas vous donner d'adresse vous voudrez bien mettre la même qu'a Carcassonne en ajoutant a suivre en attendant que je puisse vous la faire parvenir. Je vous en dirais plus long demain

      Chère Emma reçois une embrassade et un gros baiser a la famille.


      A cette époque le front est globalement stabilisé, et le conflit entre dans sa phase de guerre de tranchées.

      Une guerre où les troupes sont amenées à se déplacer peu, où les combats consistent à enlever à l’ennemi quelques dizaines de mètres, au prix d’efforts acharnés et de lourdes pertes.

      Des combats qui démarrent généralement par des bombardements intensifs de l’artillerie.

      Des combats qui défigurent la terre et laissent derrière eux des paysages lunaires.

      Secteur de Verdun le 17 septembre 1916

      Dans ce contexte, depuis le début du mois, le 16e RIT est chargé de tenir des positions le long de la rivière Yser.

      Et Augustin va bientôt rejoindre son nouveau régiment.
       

    3.3 Sur le front

      3.3.1 Ceux de l’avant et ceux de l’arrière

        Il y a ceux qui sont chaque jour touchés par la guerre. Comme Augustin sur le front, ou Emma qui en attend des nouvelles en permanence.

        Et il y a " ceux de l’arrière ", qui ont eu la chance de ne pas être envoyés sur le front, n’ont pas de contact direct avec lui, et peuvent encore penser à eux-mêmes.

        Au fil des années que va durer le conflit, l’écart entre ces deux populations va se creuser.

        Voici une carte envoyée par Denise (nom de famille non identifié) à Emma.

        Lettre du 2 août 1915 :

        Paris le 2-8-15

        Chere Madame

        Je vous envoie deux mots pour savoir de vos bonnes nouvelles ainsi que de votre petite famille, tant qu’a nous nous allons bien, mon mari il à la fièvre typhoïde

        il va un peu mieux, je ne m’ennuie pas à Paris, je voit souvent des gens de chez nous

        hier je suis aller au comité j y est rencontrer beaucoup de personnes, demain je vais toucher mon allocation du mois de juillet plus mon arierer, mon petit Emile va aller à l école des vacances, mon petit Gontrand se plait toujours à sa charcuterie, il est trés gentil, je ne comprend pas que votre mari ne vient pas en permission car on voit beaucoup de personnes de son âge vous lui ferait bien des compliments pour moi, Embrasser bien vos enfants pour moi. Toutes mes amitiés

        Denise G??????

        Denise parle essentiellement d’elle.

        Elle fait une seule allusion à la mauvaise situation d’Augustin, pour signaler qu’il ne vient pas en permission, contrairement à d’autres personnes de son âge.

        En réalité, Emma et Augustin sont démunis face à leur situation. Augustin n’a aucun pouvoir de décision sur ses permissions et tous deux n’ont qu’un désir : se revoir.

        Dans ce contexte, la remarque de Denise ne peut qu’accroître la douleur de l’éloignement entre Emma et Augustin.

        Globalement, il y a peu de place dans l’esprit de Denise pour le poilu qui la défend des Allemands, qui pour cela souffre et craint la mort quotidiennement.

        Denise semble incapable de voir plus loin que ses soucis immédiats, comme la typhoïde de son mari.

        Elle reste tournée sur elle-même, évoque abondamment ses satisfactions : la réussite d’un fils à la charcuterie, l’envoie de l’autre en classe d’été, et la récupération de son allocation mensuelle avec son arriéré.

        Et puis surtout, comme elle dit, elle ne s’ennuie pas à Paris.

        Ouf, on est rassuré sur son sort !

        Face à cela, Emma semble prendre bien peu de place. Il lui est alors bien difficile d’engager une conversation sur ce qui la préoccupe : le front.

        J’imagine que leurs discussions doivent rester superficielles, d’où une incompréhension de Denise, et par là de " ceux de l'arrière ".

        Finalement, l’un des seuls contacts " directs " de l’avant et de l’arrière reste l’enterrement d’un poilu, ou sa messe anniversaire.

        Lettre du 29 février 1915 :

        Mazamet

        29 fevrier

        mon cher Epoux

        Je viens de recevoir ton honoré du 27 sur laquelle je voi que tu n’a pas encore change ????

        tu ne le sait pas mais enfin cher Augustin il ne faut pas te chagriner pour cela car ilvaut mieu que tu ne soit pas venu en pemition et que tu soit ou tu et car tu sait ces jours si il ce passe quelque chose et espéront que ce jour arrivera bientot et que ce sera pour des plus longs jours que ceux quil sont deja venu et au moins ce que je te recommande davoir de la patience et avec cela tu arrivera car il faut ce surmonte de notre mieu et esperon que le bon dieu aura pitie de nous tous et metra bientot fin a ce terrible fleau

        aujourdui nous sommes alles a une messe pour 4 de la paroisse un qu ilet mort au Maroc de la finarie et puis le frêre de querettou quil été a Cayre classeur et tu sait quil yavait beaucoup de monde pour le repos de leur ame

        enfin recoi cher Epous de ton Epouse un gros baiser insi que des enfants.

        Les affaires de l’arrière

        De l’autre coté, sur le front, ce sont des hommes qui laissent brutalement des affaires en cours, personnelles ou professionnelles.

        L’ordre de mobilisation générale donne peu de temps aux mobilisés pour gérer la transition.

        C’est pourquoi dans le domaine personnel, les conjointes, les mères ou encore les sœurs se retrouvent à gérer des situations inconnues.

        Lettre du 22 février 1915 :

        Lundi 22 février 1915

        Ma chere Emma j'ai reçu hier; apres t'avoir ecrit; ta lettre du 15 courant et je te repond illico; tu te soucie croyant que je ne reçois pas tes lettres.

        et bien je les reçois toutes selement elles y mettent du temps

        mais il faut avoir de la patience comme je t'ais dit déja il ne fait pas froid la temperature et plus tranquille que chez nous

        ne te soucis pas de la valise car elle ne vaut pas grand chose et j'ai dit a Cenes que s'il n'avait pas l'occasion de venir a mazamet il la laisse a Carcassonne; quand a l'adresse elle va bien toutes les lettres arrivent. Tu as bien fait d'écrire au prefet et quand je serais de retour nous arrangerons le reste car il y aura beaucoup de choses a dire! la lette que je t'ai envoyé hier garde la pour toi ainsi que toutes celles ou je te raconte des choses personnelles et tache de te faire écouter des enfants.

        Je suis en bonne santée

        Augustin

        Lettre du 1er août 1915 :

        Le 1er+8+15

        Chère Emma et la famille

        j ai reçu votre carte et lettre du 26 juillet et celle du 21 sur lesquelles je vois que vous medemandez quelques renseignements

        Pour le barricat dont vous me parlez qui contient 136 litres, il est chez le maire des yes il la pris quand il a parlé du vin

        pour ta mère que son fils la porte aves une barrique de Rouanet des yes et le maire a gardé notre barriquat vu qu’il etait plus petit je ne sais pas s’il la rendu depuis que je suis parti mais il ne l’avait pas rendu le jour ou je suis parti? quand a cette femme la cousine de Dournel je lui ais demandez des nouvelles ce matin il ma dit qu’il n’en savait rien mais qu’il n’avait pas ete bléssé car il l’aurait su! c’est pour maladi ou quelque fièvre qu’il doit être au sénatorium car ce grand établissement on y m’est que des soldats comme cela; en France nous n’avons que deux établissements comme cela un dans le Jura et celui de Zuidcoote sur la mer a la frontière de la Belgique dont je voous ais envoyé une carte vers la fin juin qui représente ce grand monument dont je suis passé pour venir aux tranchées (?)

        Je vous en direz plus long sur ma prochaine suis en bonne santée

        Recevez une embrassade et un gros baiser pour celle dont la carte porte son nom

        Augustin

        Dans la lettre précédente du 22 février, Augustin transmet un certain nombre de directives sur des sujets aussi variés que ses bagages (" la valise "), des démarches administratives (" écrire au préfet ") et l'éducation des enfants.

        Voilà 3 mois qu’Augustin a quitté sa famille. Jusqu’à présent, il espérait peut être un retour rapide au foyer, faisant ainsi attendre ses affaires courantes.

        Mais désormais il doit se rendre à l’évidence, le conflit dure et les affaires ne peuvent plus attendre.

        Emma doit prendre en charge des tâches dont elle n’avait pas l’habitude.

        Le courrier

        Durant les années de guerre, le courrier postal est le lien le plus efficace entre le front et l’arrière.

        Les délais de distribution du courrier sont un sujet de préoccupation.

        Chaque retard de livraison est pour Emma un silence lourd et inquiétant, qui se termine heureusement par un mot d’Augustin. La poste est finalement leur seul lien, et tous deux cherchent à le maintenir ouvert au maximum.

        Les 2 lettres suivantes, même si leur contenu est pauvre, remplissent pleinement ce rôle. Elles confirment simplement que l’être aimé est en vie le 1er puis le 10 mars.

        Lettre du 1er mars 1915 :

        le 1er Mars 1915

        Je suis en bonne santée

        j'ai reçu une carte de Rachel de Castres

        Je vous embrasse a tous

        Augustin

        Lettre du 10 mars 1915 :

        le 10 Mars 15

        Je suis en bonne santée espérant que la présente vous trouve de mêm

        Recevez une poignée de main

        Augustin


        Ces lettres sont espacées de 10 jours mais en général, dans cette période de guerre, il n’était pas rare que les correspondants échangent des courriers chaque jour.

        Les autorités ont rendu gratuite la franchise postale à l’occasion de ce conflit. Libérés de cette contrainte, les correspondants ont échangé un nombre énorme de courrier. Certaines estimations parlent d’un million de lettres chaque jour !

        Le système a quand même atteint des limites. Après quelques années de guerres, le surnombre de lettres a entraîné une raréfaction du papier.

        Le papier blanc d’origine a fait place à des papiers de moins bonne qualité qui se dégradaient beaucoup plus rapidement.

        Ce qui laisse penser que la correspondance d’Augustin et Emma comprenait aussi des feuilles papier, mais je n’en ai pas retrouvées.

        Les poilus font de la correspondance.

      3.3.2 Les combats dans le Nord

        Du 6 janvier au 23 avril 1915, le 16e occupe, en alternance avec le 12e R.A.T., des positons sur la rive droite de l’Yser.

        Entre les périodes de tranchées le 16e est cantonné à Steene, Crochte, Le Rieppe & Looberghe pour du repos et de l’instruction.

        Depuis le 26 janvier, Augustin est à Dunkerque, il prend maintenant le chemin du front avec ses compagnons.

        Progression sur le front.

         Lettre du 11 mars 1915 :

        11 Mars 1915

        je crois qu'un de ces jours il y aura dans cette mer plus de bateaux que ce qu'il y a sur la présente carte car ils doivent venir a notre aide?...

        Je vous embrasse a tous un gros baiser aux enfants pour moi et embrasse la petite Henriette

        Augustin

        tu m'excuseras si je ne répond pas mot pour mot a toutes les questions dont tu me pose sur le lettres; car a plusieurs moments je n'ai pas toutes les dispositions voulues a cause de la position ou nous nous trouvons

        Les conditions de la vie quotidienne d’Augustin se dégradent. Il lui est de plus en plus difficile de correspondre avec Emma.

        " …tu m'excuseras si je ne réponds pas mot pour mot a toutes les questions dont tu me pose sur les lettres; car a plusieurs moments je n'ai pas toutes les dispositions voulues à cause de la position ou nous nous trouvons ". Ou peut être veut-il faire comprendre à mots couverts qu’il ne doit pas répondre à certaines questions, notamment d’ordre géographique, pour des raisons de censure militaire.

        Dans les tranchées.

         Lettre du 15 mars 1915 :

        Chère épouse et la famille

        Voici 25 jours que nous n'avons pas le droit de contempler la nature

        le canon semble être le maitre infini, et sa voie lugubre remplace ce que la Providence avait établit; depuis le chants des petits oiseaux qui en ces jours printaniers font entendre leurs charmantes chansons; jusqu'au son de l'angelus et même de l'orloge dont vous autres tous les jours? Ici tou nous est supprimé même le murmure des flots dont il couvre de sa grosse voie.

        Espérons que Dieu qui a donné a tout l'existence; voudra bien nous pardonner des ingratitudes que nous avons eus envers lui et en le priant remettra tout a sa place.

        Suis en bonne santée ais confiance dans l'avenir espérant que ma présente vous trouve de même

        Je vous embrasse a tous et un gros baiseer a la petite Htte

        Augustin

        Les conditions de vie précaires, alliés à l’épreuve du feu, ont tôt fait de saper le moral d’Augustin.

        Le blues du poilu.

        Lettre du 2 août 1915 :

        Nieuport-Plage 7-4-15

        Ma chêre épouse

        Je t'envois la présente pour te prévenir que je ne pourrais pas t'écrire de 3 ou 4 jours car je pars ce soir en 1er ligne! j'ai toujours confiance en celui qui est le Maitre de toute chose; esperant qui nous conduira a une bonne fin et remercions-le car lui seul peut mettre tout a sa place! Je suis en bonne santée et bon courag

        tache moyen de te surmonter toi même et ais confiance chère épouse en l'avenir! jet'embrasse de tout mon coeur: fais une caresse aux enfants pour moi surtout a la petite Henriette dont il me semble voir comme un ange implorer ma délivrance!

        Augustin


        De janvier à avril, Augustin et ses compagnons montent en 1ère ligne périodiquement.

        Ils se déplacent le long de la manche entre Dunkerque et la rivière Yser du coté Belge.

        Malgré les conditions extrêmes, il arrive à rester attentif à Emma, chez laquelle il perçoit une certaine faiblesse.

        "Tache moyen de te surmonter toi-même et ai confiance chère épouse en l'avenir !"

        Colonne en marche dans une tranchée.

        3.3.3 La garde de Calonne

        Fin août, le régiment quitte Dunkerque pour la région de Lille. Il arrive à Pernes puis est cantonné dans les villages alentours : Ruitz, Chamblat, Chatelain et Houdin.

        Lettre du 10 septembre 1915 :

        le 10 Septembre 1915

        Chère Epouse

        J’ai reçue hier ton honorée du 4 courant; je vois que tu es comme moi les lettres ont un peu de retard mais elles arrivent quand même et a l’heure ou je t’écris tu dois avoir reçu celle ou je t’annonce que j’ai reçu le paquet ainsi que les lettres qui était en retard? comme je te l’ais dit je n’ais pas besoin de flanelle n’y de caleçons j’ai tout ce qu’il me faut en fait de linge et d’effets : suis en bonne santé dans l’espoir qu’a son arrivée la présente vous trouvera de même à tous a son arrivée : je vous embrasse a tous

        le bonjour aux amis

        Augustin

        Tu peux metre l’adresse comme toujours secteur 104

        Début septembre, le 16e R.I.T. est chargé du secteur de Calonne.

        Il existe deux localités qui portent ce nom : Calonne-sur-la-Lys et Calonne-Ricouart. Toutes deux sont situées à quelques dizaines de kilomètres de Lille.

        Le régiment a pour objectif de tenir le secteur, mais aussi de porter assistance, si nécessaire, à la droite d'une division anglaise.

        Du 24 au 29 septembre 1915, sous ordre du 21e C.A., le 16e exécute des attaques de diversions pendant que l’artillerie bombarde l’ennemi.

        Le régiment est commandé par le colonel Valzi, ses positions sont constituées de tranchées.

        Le 1er octobre 1915 le lieutenant-colonel Cointement prend le commandement du régiment.

        Sur l’ensemble du front franco-allemand, 1915 n’est pas une année de grand mouvement.

        Elle fait suite à la première année de guerre qui a vu d’abord une irrésistible avancée des Allemands jusqu'à approcher Paris.

        Avancée qui s’est retournée en une contre attaque Française, reconquérant quasiment tout le terrain perdu.

        Mais en 1915, les troupes bougent peu. Chacun s’observe, attaque l’autre pour enlever la tranchée d’en face.

        Puis l’autre reprend la tranchée perdue, au prix de nombreuses victimes à chaque fois.

        Certains villages se retrouvent piégés sur les lignes de fronts. Soumis aux bombardements, ils en subissent les séquelles comme le montrent les cartes postales envoyées par Augustin.

        La stratégie du régiment d’Augustin, sous les ordres du lieutenant-colonel Cointement, consiste à simuler des attaques vers l’ennemi. Pendant que l’artillerie française bombarde les positions allemandes.

        Cette stratégie, cohérente avec l’ensemble du front, n’a pas vraiment d’ambitions. Elle vise seulement à user l’ennemi, autant qu’elle peut user ses propres troupes.

        Certaines semaines, les poilus partent à l’attaque tous les jours.

        On peut essayer d’imaginer ce qu’ont ressenti les poilus dans l’univers de désolation des tranchées. Où chaque heure passée est quasiment une victoire sur la mort qu’il faut maintenant reproduire, loin des considérations stratégiques des états-majors. Où le poilu d’a coté, qu’il soit ami de toujours ou connaissance passagère, va être fauché mortellement dans la minute qui suit… à moins que ce ne soit soi-même.

        Qu’ils soient poilus de 14-18, Viêt-cong des années 70 ou tout autres individus engagés dans un conflit qui les dépasse, ils auraient certainement bien des sensations communes à partager.

        Une douleur morale face à la douleur des autres qui se projette sur soi, à ces corps qui nous parlaient il y a quelques minutes à peine, et qui maintenant se convulsent là-bas dans la tranchée perdue et que personne ne peut aller libérer.

         

        Et finalement une douleur physique, la blessure mortelle qui libère le poilu et l’amène vers le ciel s’il existe.

        Ou la blessure partielle, celle qui handicape le poilu au point de l’empêcher de combattre. Il rejoindra alors son chez soi, mais gardera dans certain cas un handicap à vie.

        C’est finalement ce qui se produira pour Augustin, fin octobre début novembre, par l’explosion d’un obus.

        Une meilleure façon de comprendre ce qu’a ressenti le poilu est de lire le récit fait par l’un d’eux : Maurice Genevoix, membre de l’Académie Française.

        Il se retrouve à peu prés au même moment qu’Augustin sur une autre partie du front, à côté de Verdun.

        Au lieu-dit les Eparges, situé à 200km environ au sud-est de Calonne.

        Poète au milieu des obus, il décrit à sa façon l’un des assauts vers la tranchée ennemie :


         

        Tout est vide.

        Je ne peux pas sentir autre chose, exprimer autre chose que cela.

        Tout ce qui emplit le monde, d’ordinaire, ce flux de sensations, de pensées et de souvenirs que charrie chaque seconde du temps, il n’y a plus rien, rien.

        Même pas la sensation creuse de l'attente ; ni l’angoisse ni le désir obscur de ce qui pourrait advenir.

        Tout est insignifiant, n’existe plus : le monde est vide.

        Et c’est d’abord, contre nos corps accroupis, un sursaut pesant de la terre.

        Nous sommes debout lorsque les fumées monstrueuses et blanches, tachées de voltigeantes choses noires, se gonflent au bord du plateau, derrière la ligne proche de l’horizon.

        Elles ne jaillissent pas ; elles développent des volutes énormes, qui sortent les unes des autres, encore, encore, jusqu’à former ces quatre monstres de fumées, immobiles et criblés de sombres projectiles.

        Maintenant, les mines tonnent, lourdement aussi, monstrueusement, à la ressemblance des fumées. Le bruit reflue, roule sur nos épaules ; et tout de suite, de l’autre coté, du même coté, de tous les vals, de toute la plaine et du ciel même, les canons lâchent les vannes déferlantes du vacarme.

        - En avant ! Par un ; derrière moi.

        Nous montons vers l’entrée du boyau, sans la voir, bousculés par l’immense fracas, titubants, écrasés, obstinés, rageurs.

        - En avant ! Dépêchons-nous !

        Le ciel craque, se lézarde et croule. Le sol martelé pantelle. Nous ne voyons plus rien, qu’une poudre rousse qui flambe ou qui saigne, et parfois, au travers de cette nuée fuligineuse et puante, une coulée fraîche d’adorable soleil, un lambeau de soleil mourant.

        - En avant !… Suivez… En avant !… Suivez…

        Il me semble que mes hommes suivent.

        Par-dessus le boyau je vois bondir une forme humaine, capote terreuse, tête nue ; et sur la peau, sur l'étoffe sans couleur, du sang qui coule, très frais, très rouge, d’un rouge éclatant et vermeil.

        - Suivez… Suivez…

        Des mots cahotent, mêlés au fracas des canons : " Un Boche… La boue sur les frusques… Un Français… Foutu… "

        Plus de voix ; plus de pas ; rien que la folie des canons. Ceux de Montgirmont cognent à la volée, se rapprochent, nous poussent dans le dos. Ceux de Calonne, ceux du Bois-Haut, ceux des ravins, tous les canons des Hauts se rapprochent, les mortiers, les obusiers, les 75, les 120, les 155, les pièces de marine, toute la meute se rapproche et hurle (…).

        C’est inouï, cette brutalité. Le Montgirmont devient fou, crache ses obus par-dessus nos têtes, nous courbe sous un vol de grandes faux, sifflant, volontaire et bestial.

        Nous suffoquons. Des pierres jaillissent et retombent ; une flamme jaillit, avec un ricanement furieux.
         

         

        - Allez ! Allez ! Par-dessus !

        Quelque chose de lourd a cogné dans mes jambes. Je me suis retourné, sans horreur ; et j’ai vu le corps écrasé, enseveli déjà sous l’immense piétinement, avec encore, à ras de terre, la plaie glougloutante du cou.

        (…) Là où frappe le 75, il y a un mort couché seul. De temps en temps, à travers la fumée, j’aperçois ses yeux grands ouverts, un dos qui respire, une main soudaine qui fait un geste.
         

         

        (…) Quelqu’un se courbe : devant moi, à toucher mon visage, je retrouve les yeux exorbités, le front bosselé de Pinvidic. Il cri dans mon oreille, à travers le fracas énorme.

        Je l’entends presque : il me dit que Thellier n’est pas arrivé, qu’on ne peut plus aller le chercher, que tout est compromis si je ne monte pas à sa place.

        Et sans que j’aie pu répondre, ouvrir la bouche, faire un signe de tête, il continue, en proie à une fureur croissante, à une démence véritable :

        - Tu monteras ! Tu monteras ! Tu monteras !

        Sa voix s’étrangle ; un point de salive cotonneux tache au milieu ses lèvres sèches.

        Alors je me retourne et je lui hurle dans l’oreille :

        - Ta gueule !

        - Qu’est ce que tu dis ?

        - Ta gueule ! Et fous-moi la paix !

        Il ne dit plus rien. Il est près de moi, accroupi comme moi contre le parapet ; son visage révulsé s’apaise ; il semble dormir, les yeux grands ouverts. (…)

        L’assaut :

        Le dernier obus… Un silence… Etait-ce le dernier obus ?… Chaque seconde de silence me soulève, me force à monter une marche du gradin. C’est une contrainte physique, une espèce d’ordre irrésistible.

        - En avant ! (…)

        Je me suis retourné : j’ai vu que Sicot et Biloray me suivaient les premiers, devant les deux sergents ; j’ai vu derrière leurs épaules une foule d’hommes encore ensevelis, crevant la terre des pointes de leurs baïonnettes, et sortant, sortant, à n’en plus finir.

        - En avant ! En avant !
         


         

        La Charge


        Notre artillerie ne tire plus ; les fusils allemands ne tirent pas. Nous enjambons les fils de fer tordus, trébuchons dans les vagues d’argiles soulevées par les canons ; chacun de nos pas fait monter jusqu’à nos narines l’odeur corrosive et violente de la terre empoisonnée. (…)

        Pas un Allemand… Où sont-ils ?

        Un coup de fusil vers la gauche ; un tapotement bref de mitrailleuse ; et plus rien. Les hommes de la 5e sortent toujours. (…)

        Nous avançons encore, enjambons un talus qui s’éboule, et tombons dans la tranchée allemande, vide.

        C’est la première, celle qui nous dominait hier, celle d’où les Boches déversaient sur nos têtes leurs écopes de bois remplies d’eau, celle d’où leurs tirailleurs battaient le pont sur le Longeau, la vallée, le petit calvaire, cherchaient dans nos parapets les minces trous noirs de nos créneaux, celle d’où ils nous ont tué Bujon, Maignan, Soriot, tous les autres…

        Après la conquête de la tranchée :

        (…) On travaille, à présent. On entasse des sacs à terre aux lèvres sud de l’entonnoir ; on taille des degrés sur les pentes d’argiles bouleversées ; la terre meuble obéit souplement. On se hâte, aux approches de la nuit.

        Le ciel est redevenu gris et froid ; on n’y voit presque plus clair.

        L’entonnoir, ou l’on cause à voix haute, ou l’on monte et descend, collés par files aux parois gluantes, semble effroyablement plein d’hommes.

        Le crépuscule s’abaisse sur ses bords, triste, maussade, comme amolli de pluie prochaine ; et il se met à bruiner, doucement, sournoisement, en même temps que la nuit coule.

         


         

         Le moral d’Augustin ne peut qu’être touché par la réalité qu’il subit, comme le montrent les lettres qui suivent.

        Lettre du 23 octobre 1915 :

        Samedi 23+10+15

        Ma chère épouse

        Je suis en bonne santée dans l’espoir qu’a son arrivée la présente vous trouvera de même

        vous prie d’avoir toujours bon courage et bon espoir? Ayons confiance en notre Maitre absolu et par nos prières demandons-lui d’arreter au plutot ce terrible fléau? Je vous embrasse a tous; embrassé les enfants pour moi.

        Augustin

        Lettre du 27 octobre 1915 :

        Mercredi 27+10+15

        Ma chère Epouse

        Vue que nous touchons a la fin de mois; Je viens par la présente te recommander de ne pas oublier les morts : a ce sujet tu pourrais faire dire quelques offices dans les paroisses ou nous avons des parents qui reposent; en même temps tu pourrais faire célébrer une messe pour les camarades que j’ai vus tomber autour de moi, et dont par rapport a la mitraille ou par mégligence; car en ces moments on ne réfléchit pas a tout et dont je regrette de n’avoir pas recommandé par mes prières leur âme a Dieu? surtout un que nous avions faits trois ens ensemble qui habitait Agde dont je voulais relever et qu’il ma fallu abandonner sans qu’il soit complètement mort car en le remuant sont ventre sortait alors pour ne pas le faire souffrir il a fallu le laisser?

        sachant davance que tu feras le nécessaire chère Emma je tembrasse

        Augustin

        Lettre du 29 octobre 1915 :

        Vendredi le 29-10-15

        Ma chère Epouse

        Je t’envoi la presente pour vous dire que je suis en bonne santée dans l’espoir que celle-ci vous trouvera de même a son arrivée : Chère Emma je t’envoi un petit paquet avec 2 porte plumes 5 bagues 3 pieces Belges de 0,5, 0,10 et 0,25 centimes ainsi qu’une pièce trouée dont j’ai trouvé dans une tranchée? les bagues je n’ais pas pu les arranger vu que je n’ais pas eu l’occasion de passer dans aucun endroit conséquent; tu les feras arranger toi-meme? Si je peux tenvoyer un autre paquet je le ferais par un civil si je trouve quelqu’un dassez bon

        il y a une tete d’obus, et une pierre très douce dont tu feras attention de ne pas la casser

        l’obus se dévisse et j’en voulés faire un encrier le tout est comme souvenir

        Je vous embrasse

        Augustin

        3.3.4 La blessure

        En 1915, la stratégie militaire s’oriente vers une guerre d’usure. Les états-majors Français et Allemands comprennent que les forces en présence sont équivalentes, et que l’une comme l’autre n’a pas les moyens d’enlever la victoire.

        Les attaques de part et d’autres n’ont plus vraiment d’ambition, si ce n‘est de maintenir la pression sur l'ennemi, de lui montrer qu’on est présent avec suffisamment de force pour attaquer.

        Cette stratégie va faire de l’année 1915 l’une des plus coûteuse en hommes, morts ou blessés,

        Le 2 novembre, le lieutenant-colonel Cointement lance ses poilus dans le " combat " de la Fosse Calonne, tels qu’il est nommé dans l’historique du 16e RIT. Plutôt qu’un combat, il s’agit plus modestement d’une escarmouche de " présence ".

        Comme on l’a dit, l’année 1915 amène de nombreuses victimes. Augustin fait parti du nombre ce jour là. Au cours de l’assaut, il est blessé au pied par un éclat d’obus.

        Cependant, la lettre ci-dessous du 29 octobre, parle d’une blessure d’Augustin, alors que celle du 1er novembre n’en parle pas.

        Lui-même n’en parle pas jusqu’à sa lettre du 17 novembre, à son arrivée à l’hôpital militaire.

        Avant cela il parle de choses diverses à son épouse.

        Lettre du 29 octobre 1915 :

        Castres

        le 29 Xième 1915

        Cher Augustin

        J’ai reçu dernierement une carte que je vous avez envoyé avant votre blessure et ne vous ayant pas trouvé elle m’est revenue

        comment allez vous de votre blessure j’espère que vous devez aller sur le mieu. En ce moment ci ça chauffe dur sur le front trouvez-vous heureux d’être a l’hopital a l’abri des balles de la pluie et du froid

        Ici tous nous sommes en bonne santé

        Recevez a l’occasion du premier de l’an nos meilleurs voeux de bonheur et une grosse embrassade

        Votre cousine affectionnée

        Rachel (?)

        Lettre du 1er novembre 1915 :

        Lundi 1 Novembre 1915

        Ma chère Epouse

        J’ai reçue hier su soir ta lettre du 27 octobre dans laquelle, j’ai le plaisir d’y lire que vous êtes en bonne santée : Il en est de même pour moi? comme je te l’avez déja dit sur mes lettres anterieures je me trouve un peu en arrière ou nous avons profité pour nous nétoyer un peu; en même temps j’ais pu assister hier a la messe dans un village qui est a une demi-heure d’ou je me trouve; et ou je compte pouvoir y revenir aujourd’hui? j’ai reçu une carte de Gérard hier ainsi il me dit qu’il est en bonne santée; mais qu’il trouve cela bien long. Enfin que veux tu il faut s’habituer a tout, car cela n’a pas l’air de sarranger? Je termine en vous embrassant a tous

        embrassé les enfants pour moi

        Augustin

        Lettre du 4 novembre 1915 :

        Jeudi 4 Novembre 15

        Ma chère Epouse

        Je t acuse reception de tes lettres du 29 et 31 Octobre ainsi que du billet de cent sous dont chacune d’elles contenaient; mais laisse moi te dire que pour le moment j’en ais assez de largent; car comme tu auras vu sur ma lettre 2 courant, mon séjour en arrière a été de courte durée et ici on ne risque pas d’en dépenser beaucoup? comme au sujet des paquets ce n'est pas la peine de m’en envoyer de trop car pour le porter on est assez chargé; vu que d’un moment a l’autre il faut changer de place? Je suis en bonne santée, et suis au même endroit qu’avant. Je vous embrasse a tous

        un gros baiser aux enfants pour moi

        Augustin

        Lettre du 10 novembre 1915 :

        Mercredi le 10 Novembre 15

        Ma chère Epouse

        Je t’écris la présente pour te dire que je suis en bonne santée; ici le temps est toujours a la pluie, ce qui fait que dans ces boyaux la boue n’est pas rare

        aussi nos capotes en ont pris la couleur? Espérant qu’a son arrivée la présente vous trouvera en bonne santée

        je vous embrasse a tous

        Augustin

        Lettre du 17 novembre 1915 :

        Mercredi 17 Nbre 1915

        Ma chère épouse et la famille

        Me voici arrivé a destination dans la nuit vers 11h. le voyage c’est trés bien passé; je vous écrirez une lettre pour vous donner de plus emples renseignements? J’ai trés bon appétit et je n’ais pas de fièvre au moment je vous écris on ne ma pas encore fait le pancement de ma blessure

        a tous Augustin

        Voici ma nouvelle adresse

        Salles Augustin

        à l’hopital Temporaire nro 18

        à Pontivy

        Morbihan


        Pourquoi Augustin ne parle pas de sa blessure ?

        Peut être s’agit-il d’une volonté délibérée pour ne pas inquiéter Emma. Ou simplement d’une erreur dans les états de services de l’armée.

        Si l’on se fie aux cartes postales, Augustin était encore au cœur de l’action le 10 novembre : sous la pluie, dans les tranchées recouvertes et recouvrantes de boue.

        En tout cas, une fois la blessure infligée, Augustin est envoyé loin en arrière. Il se retrouve dans le Morbihan la semaine suivante.

        Il entre à l’hôpital militaire de Pontivy, où il restera un an avant de retourner dans sa famille.

         

      3.4 Après le front

      Selon l’état des services registre z, la commission des réformes d’Ancenis classe Augustin " service auxiliaire " le 24 juin 1916, pour "cicatrices des faces dorsales plantaires du pied gauche avec déformation générale de l’avant pied consécutives à une fracture avec perte de substance aux 2e, 3e et 4e métacarpiens ".

      Le 27 juin Augustin est renvoyé dans ses foyers. Il retourne à Mazamet, hameau de Pailhé.

      La commission des réformes de Castres renvoi son dossier à Albi le 25 septembre.

      À Albi, la commission des réformes numéro 1 déclare son dossier " à instruire " le 3 octobre 1916.

      Le 21 novembre 1916, la commission maintient Augustin comme service. De plus, elle le propose pour gratification 8e catégorie pour : fracture des 2e, 3e et 4e métacarpiens gauches.

      La gratification lui est accordée le 13 février 1917. Une dépêche est envoyée à Augustin le 22 février.

      Augustin est enfin mis en congé illimité de démobilisation le 28 mars 1919 par le 143e régiment d’infanterie (il a encore changé de régiment).

      Il est libéré du service militaire le 1er octobre 1919.

      17 août 1920 : libéré de toute obligation militaire. Proposé pour pension définitive d’invalidité évaluée à 15% par la commission d’Albi pour déformation du pied gauche suite de blessure par EO [éclat d'obus] avec fracture du 3e métacarpien aujourd’hui consolidée. Rétraction en arrière des 4 derniers orteils avec perte de leurs mouvements volontaires. Le gros orteil est également immobilisé et douloureux à la pointe du pied.

      La dernière note indique la mention " campagne contre l'Allemagne du 28 janvier 1915 au 27 juin 1916 ".


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Mise à jour : juin 2004