TOURNAI - 27 septembre 1914
Témoignage du général-major FRANTZ, de l'armée belge
(extrait)

 

Article aimablement communiqué par Monsieur Jacques DE CEUNINCK (Belgique)
Les documents photographiques sont la propriété de  "Archéologie Industrielle TOURNAI - Asbl"

 

A notre arrivée à Tournai, vers la fin de septembre 1914 (1), nous fûmes accueillis comme les sauveurs du pays. Les gens s’imaginaient que notre arrivée signifiait la reconquête de toute la province de Hainaut. Les Tournaisiens avaient déjà dû souffrir de la première invasion allemande et, en me voyant avec mon Etat-major et les troupes, ils s’imaginèrent être maintenant sauvés. Ils furent d’autant plus convaincus de cela que quelques troupes françaises arrivèrent au même moment (2).

Ces troupes étaient constituées d’un bataillon de Territoriaux, qui ne s’était jamais retrouvé sous le feu, et d’un escadron de Chasseurs ; les Territoriaux étaient commandés par un capitaine d’une cinquantaine d’années.

 

 

 Goumiers algériens - Tournai, 27 septembre 1914

 

Chasseurs à cheval français arrivant à Tournai, le 27 septembre 1914

 

 

Il y avait aussi deux escadrons de goumiers algériens à l’allure superbe, de tous âges et de diverses tribus. C’étaient des cavaliers au visage à la peau brune, portant un burnous blanc et équipés d’un long et mince fusil, porté à l’épaule par une bretelle. Leurs cheikhs, qui avaient déjà combattu en France, étaient porteurs, sur leurs vêtements, de la Croix de la Légion d’Honneur.

 

Ces troupes n’étaient pas assez nombreuses pour la défense de la cité.

Le bourgmestre Stiénon du Pré demanda au commandant des troupes françaises s’ils pourraient assurer une protection réelle et, au cas où il ne recevrait pas de renforts, il devrait quitter Tournai à la première attaque allemande.

Quand les Allemands avaient fait ici leur première apparition, ils avaient ordonné à la ville de Tournai de payer une contribution de trois millions de francs tandis que pendant que le bourgmestre et quelques hautes personnalités avaient été prises en otages et emmenés à Ath (3). De là, ils furent envoyés à Bruxelles avec des prisonniers de guerre français et notamment, le général de Villaret ; les civils furent emprisonnés durant neuf jours bien que la somme exacte exigée avait été remise entre les mains des Allemands.

Le commandant français considéra la question du bourgmestre comme une inélégante marque de bienvenue et demanda une explication à ce dernier. Stiénon du Pré présenta ses excuses et nous assura tous de la totale loyauté de lui-même et de tous ses citoyens (4). Après cela, les Français n’eurent plus d’autres motifs de plainte au vu de l’accueil réservé par les habitants de Tournai.

Le souvenir de leurs souffrances était encore trop récent pour que ces personnalités éminentes ne craignent le renouvellement de celles-ci. Les jours de malheur qu’ils avaient tous été forcés de vivre sous la botte prussienne étaient encore au premier rang dans les pensées de toute la population locale. On nous posait constamment la question de savoir si les Allemands avaient été définitivement refoulés etc. Malheureusement, les informations que je recevais, m’empêchaient de leur donner l’assurance souhaitée.

Pendant plusieurs jours, nous restâmes à Tournai avec la danger d’une nouvelle invasion. Je pris la précaution de faire équiper les éclaireurs de la Garde civique, de nouvelles armes, notamment du fusil Gras à la place de leur Mauser.

Cela ne les mit pas en confiance. S’ils manquaient totalement d’initiative, ils étaient toujours pleins de bonne volonté.

Mes principales forces consistaient en une centaine de gendarmes de la province de Hainaut sous les ordres du lieutenant-colonel de gendarmerie Bloem. J’équipai mes hommes et plus tard, mes volontaires, de cinquante-sept nouvelles bicyclettes laissées sur place par les Allemands dans leur recul récent et soudain. Grâce à ces vélos, je pus ainsi envoyer des patrouilles à d’assez bonnes distantes. Les patrouilleurs essayaient de ramener de très utiles renseignements et réussirent à abattre ou faire prisonniers, un certain nombre de Uhlans. C’est ainsi, qu’en même temps, nous pûmes faire croire aux Allemands qu’un nombre important d’hommes de troupes étaient massées à Tournai et dans les environs de la ville. Cette illusion lui fit retarder sa progression vers la cité.

Le fameux système d’espionnage allemand avait été, dans ce cas, en dessous de tout. Les ennemis avaient si peu d’informations sur nos troupes alliées venant vers Tournai qu’ils pensèrent ne pas avoir le temps nécessaire pour emmener leurs blessés avec eux ; ils en laissèrent un certain nombre dans nos hôpitaux. Je les fis transférer rapidement, comme prisonniers, à Bruges.

Le 30 septembre 1914, j’appris que des troupes ennemies de toutes armes, estimées à dix à quinze mille hommes, avaient atteint la ville d’Ath et, dans l’après-midi, leurs éclaireurs avaient atteint Ligne, à mi-chemin vers Leuze (5). Nous dûmes, par conséquent, nous attendre à être attaqués le lendemain.

J’envoyai une demande d’aide au lieutenant-général Clooten ; il me fournit une centaine de volontaires venant d’Eeklo. Leur instruction était encore rudimentaire mais étaient des hommes sur lesquels on pouvait compter.

Comme nous n’avions pas d’artillerie, j’envoyai une demande urgente au commandant de la division française à Douai afin de nous venir en aide. Il ne put accéder à ma demande car il était attaqué de trois côtés en même temps.

Nous fûmes, par conséquent, réduits aux gendarmes, aux Chasseurs-éclaireurs et aux Volontaires d’Eeklo avec, en plus, un corps de Cyclistes sous les ordres du lieutenant Gérard. Cet officier avait reçu l’ordre de dynamiter le pont de Thulin qui surplombe le canal Mons-Condé. Malheureusement, ces militaires belges furent trahis par une femme du voisinage et tombèrent dans une embuscade, perdant de ce fait, quarante hommes sur les cent vingt qui composaient leur contingent. Le reste se replia sur Tournai. C’étaient tous d’audacieux jeunes gens, pleins d’enthousiasme et prêts à entreprendre les missions les plus dangereuses dans les lignes ennemies. Je me rappelle, parmi autres, un soldat du 12° régiment de Ligne. Il avait marché pendant plusieurs kilomètres en portant un camarade blessé dans une brouette.

Vers dix heures du soir, le trente septembre, le lieutenant Gérard vint vers moi et se plaça lui-même sous mes ordres. Je lui expliquai la situation et ce tout premier soir, il partit et fit sauter quelques ouvrages fortifiés sur la ligne de chemin de fer entre Ath et Leuze. A minuit, cet officier vint me raconter qu’il était allé jusqu’au delà de la localité de Ligne et avait réussi son audacieuse entreprise. Grâce à cette périlleuse  expédition, la première patrouille de Uhlans n’atteignit Tournai qu’à la fin de la matinée suivante.

Comme nous étions attaqués à partir du sud-est et du sud, je fus obligé de scinder mes pauvres forces dans le but de barrer la route des Allemands dans deux directions et aussi, dans le nord-est, sur la route de Tournai à Frasnes-lez-Buissenal. Dans la campagne, mes patrouilles de gendarmes et de Volontaires battirent la campagne.

Ma tactique était d’envoyer de fortes patrouilles de vingt hommes, composées à parts égales de gendarmes et de Volontaires. Je donnai aussi comme instructions d’attendre les reconnaissances de la cavalerie ennemie jusqu’à ce qu’elles ne fussent plus qu’à un peu moins de cent mètres ; ainsi, mes hommes pourraient faire feu efficacement et ne pas laisser échapper un cheval ou son cavalier.

Sur la lisière nord d’un petit bois, à environ deux kilomètres et demi à l’ouest de Ramecroix, au sud de la route Tournai-Leuze, une patrouille de vingt hommes, aux ordres du capitaine Motry de la gendarmerie, laisse s’approcher à moins de cent mètres, une patrouille ennemie de sept hommes, commandée par un officier. D’une seule salve, ils abattirent tous les cavaliers avec leurs chevaux (6). Nos soldats s’emparèrent des mors des chevaux et des capotes des cavaliers allemands afin de montrer le résultat de leur action ; ils filèrent ensuite directement vers le côté sud du bois, une deuxième patrouille ennemie étant en vue pour porter secours à la première. Un bon nombre de Uhlans de cette nouvelle troupe mordirent aussi la poussière.

Nous ne pûmes malheureusement résister à des hordes vingt fois ou plutôt trente fois supérieures à nous-mêmes. Vers midi, les Français battirent en retraite au milieu de l’exode des malheureux Tournaisiens.

Au village d’Orcq, je montrai au Major commandant, un remarquable endroit à partir duquel il put balayer du regard toute la région juste en face de l’entrée de Tournai. Il y prit position mais aussitôt après, il reçut l’ordre de continuer son repli vers Lille. Les Français avaient laissé derrière eux, à la caserne Saint-Jean, tout ce qui aurait pu freiner leur retraite : blessés, malades, chevaux, bagages etc.

Avant de quitter Tournai, j’eus l’idée d’aller voir ce qu’il advenait  de ce convoi. Ce fut une chance que je fis cela parce qu’on avait aucune idée du danger immédiat. J’eus juste le temps de donner des ordres pour tout rassembler, hommes, chevaux, bagages et s’éloigner par la route Tournai-Lille afin de retrouver les troupes françaises. En même temps, j’ordonnai à mes patrouilles de garder toutes les routes afin de permettre aux Français : goumiers et chasseurs à cheval de reculer dans la direction de Lille. Tous furent sauvés !

Avec mon état-major, je pris mes quartiers au couvent de Froyennes sur la route Tournai-Courtrai où, grâce au téléphone, je pus communiquer avec les différents postes de gendarmerie. Les « Frères des Ecoles chrétiennes » qui étaient presque tous français, nous reçurent à bras ouverts et, en dépit de nos protestations, alors que je recherchai des informations et donnai des ordres, ils nous préparèrent un repas et furent aux petits soins pour nous tous.

Ils avaient transformé leur couvent en hôpital et, malheureusement, tous ces changements ne servirent qu’aux Allemands blessés. Je reçus des ordres précis qu’au cas où les Français quittaient Tournai, j’avais à battre en retraite dans la direction de Courtrai et organiser la défense du canal de l’Espierres.

C’est ce que je fis immédiatement et arrivai à Espierres le jeudi premier octobre. Je m’aperçus alors que le mécanisme de levage des ponts-levis du canal étaient du mauvais côté, du côté de l’ennemi, que c’était impossible de changer ce mécanisme et de le mettre de notre côté, du côté nord. C’était le plus malheureux et c’était une autre preuve que, dans le passé, nous avions très peu l’idée de devoir un jour partir en guerre. Mon état-major s’installa à Dottignies. Je pris toutes les mesures pour garder les différents points d’où il était possible de traverser le canal entre le village d’Espierres et la ligne de chemin de fer Herseaux - Tournai. Cela m’obligea à déployer mes hommes et aussi à scinder mes faibles forces selon le nombre de ponts.

Pendant les trois jours suivants, nous fûmes en contact avec les Allemands. Nous lançâmes des patrouilles et fîmes des prisonniers. Nos jeunes Volontaires étaient au feu pour la première fois mais ils étaient si courageux et si impatients à se battre que le deuxième jour, je nommai au grade de Caporal, sept soldats pour leur conduite devant l’ennemi. Cela encouragea tant les autres qu’ils voulurent se distinguer eux-mêmes.

Le samedi  trois octobre, à la nuit tombante, l’ennemi, après avoir été repoussé trois fois, revint en force et força deux de mes postes, situés à l’extrême – droite, à reculer. De l’autre côté, il progressait par Herseaux et Estaimpuis. J’étais tourné par ma droite et, en même temps, coincé dans Espierres. J’eus le temps de constituer sur ce flanc un groupe de gendarmes et de Volontaires-cyclistes pour contrer ce mouvement de tenaille et battre en retraite vers Courtrai

Nous étions constamment poursuivis et notre progression était difficile à cause de l’obscurité. Je fis stopper un tramway venant de Courtrai et y fit monter la Garde civique de Tournai. Ces hommes n’avaient aucune notion des combats d’arrière-garde.

A mi-chemin de Courtrai, je rencontrai des gendarmes de Flandre orientale, venant à notre secours et, avec leur protection, nous atteignîmes cette ville.

A l’appel de mes soldats, je vis que trois de mes Volontaires étaient manquants. J’en déduis qu’ils étaient soit morts ou blessés, soit prisonniers. Pas du tout ! Ces braves avaient réussi l’exploit suivant.

Le dimanche matin, le 4 octobre, deux de ces « manquants à l’appel » arrivèrent à Courtrai. Ils portaient les selles des chevaux de deux Uhlans, avec leurs accessoires. Ils avaient transporté cette charge d’environ quarante kilos par homme depuis Espierres, à travers les lignes ennemies sur une distance d’environ vingt kilomètres. Quand nous les questionnâmes, ils répondirent avoir connaissance de notre repli vers Courtrai mais ils souhaitaient « avoir leur Prussien » avant de rejoindre. Ils avaient été poursuivis par les Uhlans le long de la rive du canal ; ils avaient traversé, sur un madrier de bois, le boueux ruisseau à Espierres qui coule parallèlement au canal. Les cavaliers Uhlans pensaient utiliser la même tactique mais ils s’enfoncèrent dans la vase du fond du ruisseau. Nos soldats les abattirent alors, retirèrent les chevaux de leur dangereuse situation et prirent les selles pour nous prouver qu’ils avaient atteint leur objectif. Le troisième « manquant à l’appel » ramena à Courtrai, un cheval allemand, totalement équipé, après avoir tué son cavalier. Il était revenu tout seul. C’étaient tous des actes magnifiques, considérant qu’ils avaient, tous les trois, traversé de part en part, une zone envahie par l’ennemi.

 

 NOTES

(1) - C’est le dimanche 27 septembre vers 18 heures qu’arriva à la gare de Tournai, venant de Gand, le général-major FRANTZ et son état-major avec une centaine de gendarmes ; ces hommes occupèrent la caserne de gendarmerie, rue de la Citadelle.

(2) - Il s’agit de 1100 fantassins des 5°régiment et 7°régiment d’Infanterie territoriale et d’un escadron du 16° Chasseurs à cheval. Ils furent suivis vers 15h30 par deux escadrons de goumiers algériens, ( ?? ) venant de la chaussée de Douai qui rejoignirent la caserne Saint-Jean. Vers 16 heures, ces troupes partirent vers Chercq, Saint-Maur, Calonne, Bruyelle pour la défense de la zone de l’Escaut.

(3) - Otages : Bourgmestre Baron Stiénon du Pré, les échevins Derick Ambroise et Delrue Emile, les conseillers communaux Castaigne Octave, Debaisieux Ghislain, Desclée Benoit, Desclée René, Faignard Maurice, Foucart Fernand, Roger Louis et Théry Léon et l’évêque de Tournai, âgé de 76 ans, Monseigneur Walravens. L’échevin Edmond Wibaut, désigné aussi comme otage, avait été envoyé à l’Hôpital civil par un officier allemand… Quand il revint à l’hôtel de ville, les autres otages et leurs gardiens étaient déjà partis et ne fit pas partie du convoi. Ils furent remis en liberté à Bruxelles le 29 août après leur levée d’écrou, signée par le général von Lutwitz. Le 30/9, dans la deuxième partie de la nuit, ils arrivèrent à Leuze et rejoignirent Tournai.

(4) - L’attitude du bourgmestre Stiénon du Pré peut , à notre avis, s’expliquer de la façon suivante : Peur de représailles de la part des Allemands qui, lors de leur arrivée le 22 août 1914, avaient exigé et reçu l’assurance du bourgmestre que Tournai resterait vide de troupes non-allemandes.

(5) - Ces 3 villes situées sur la RN : chaussée de Tournai à Bruxelles

(6) - Voir liste éventuelle des cavaliers allemands – Cimetière du Sud.

M. Francis JOSSE, qui nous a aimablement transmis ce document, effectue des recherches au sujet de la présence de Spahis (ou de Chasseurs Indigènes à Cheval) dans le Nord - Pas-de-Calais et la Belgique en 1914. Quelques éléments photographiques en sa possession permettent de confirmer la présence de ces cavaliers (indûment appelés "goumiers" algériens ou marocains) :
- à ARRAS (Pas-de-Calais) le 18 septembre 1914 (un régiment de "goumiers marocains" commandé par le Colonel de JONCHAY - ou du JONCHAY ?)
- à TOURNAI (Belgique) le 27 septembre 1914 (un ou deux escadrons de "goumiers algériens")
Il cherche à identifier précisément les unités engagées dans la région à cette époque. Il n'a trouvé trace certaine que de la présence du 10ème Escadron de Spahis Auxiliaires Algériens à partir de 1915 en Belgique.
Si vous avez des éléments d'information à ce sujet, merci de le contacter. (Ecrire à l'association, qui transmettra)

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Mise à jour : décembre 2003