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Ces
troupes n’étaient pas assez nombreuses pour la défense
de la cité.
Le
bourgmestre Stiénon du Pré demanda au commandant des
troupes françaises s’ils pourraient assurer une protection
réelle et, au cas où il ne recevrait pas de renforts,
il devrait quitter Tournai à la première attaque allemande.
Quand
les Allemands avaient fait ici leur première apparition,
ils avaient ordonné à la ville de Tournai de payer une
contribution de trois millions de francs tandis que
pendant que le bourgmestre et quelques hautes personnalités
avaient été prises en otages et emmenés à Ath (3). De
là, ils furent envoyés à Bruxelles avec des prisonniers
de guerre français et notamment, le général de Villaret
; les civils furent emprisonnés durant neuf jours bien
que la somme exacte exigée avait été remise entre les
mains des Allemands.
Le
commandant français considéra la question du bourgmestre
comme une inélégante marque de bienvenue et demanda
une explication à ce dernier. Stiénon du Pré présenta
ses excuses et nous assura tous de la totale loyauté
de lui-même et de tous ses citoyens (4). Après cela,
les Français n’eurent plus d’autres motifs de plainte
au vu de l’accueil réservé par les habitants de Tournai.
Le
souvenir de leurs souffrances était encore trop récent
pour que ces personnalités éminentes ne craignent le
renouvellement de celles-ci. Les jours de malheur qu’ils
avaient tous été forcés de vivre sous la botte prussienne
étaient encore au premier rang dans les pensées de toute
la population locale. On nous posait constamment la
question de savoir si les Allemands avaient été définitivement
refoulés etc. Malheureusement, les informations que
je recevais, m’empêchaient de leur donner l’assurance
souhaitée.
Pendant
plusieurs jours, nous restâmes à Tournai avec la danger
d’une nouvelle invasion. Je pris la précaution de faire
équiper les éclaireurs de la Garde civique, de nouvelles
armes, notamment du fusil Gras à la place de leur Mauser.
Cela
ne les mit pas en confiance. S’ils manquaient totalement
d’initiative, ils étaient toujours pleins de bonne volonté.
Mes
principales forces consistaient en une centaine de gendarmes
de la province de Hainaut sous les ordres du lieutenant-colonel
de gendarmerie Bloem. J’équipai mes hommes et plus tard,
mes volontaires, de cinquante-sept nouvelles bicyclettes
laissées sur place par les Allemands dans leur recul
récent et soudain. Grâce à ces vélos, je pus ainsi envoyer
des patrouilles à d’assez bonnes distantes. Les patrouilleurs
essayaient de ramener de très utiles renseignements
et réussirent à abattre ou faire prisonniers, un certain
nombre de Uhlans. C’est ainsi, qu’en même temps, nous
pûmes faire croire aux Allemands qu’un nombre important
d’hommes de troupes étaient massées à Tournai et dans
les environs de la ville. Cette illusion lui fit retarder
sa progression vers la cité.
Le
fameux système d’espionnage allemand avait été, dans
ce cas, en dessous de tout. Les ennemis avaient si peu
d’informations sur nos troupes alliées venant vers Tournai
qu’ils pensèrent ne pas avoir le temps nécessaire pour
emmener leurs blessés avec eux ; ils en laissèrent un
certain nombre dans nos hôpitaux. Je les fis transférer
rapidement, comme prisonniers, à Bruges.
Le
30 septembre 1914, j’appris que des troupes ennemies
de toutes armes, estimées à dix à quinze mille hommes,
avaient atteint la ville d’Ath et, dans l’après-midi,
leurs éclaireurs avaient atteint Ligne, à mi-chemin
vers Leuze (5). Nous dûmes, par conséquent, nous attendre
à être attaqués le lendemain.
J’envoyai
une demande d’aide au lieutenant-général Clooten ; il
me fournit une centaine de volontaires venant d’Eeklo.
Leur instruction était encore rudimentaire mais étaient
des hommes sur lesquels on pouvait compter.
Comme
nous n’avions pas d’artillerie, j’envoyai une demande
urgente au commandant de la division française à Douai
afin de nous venir en aide. Il ne put accéder à ma demande
car il était attaqué de trois côtés en même temps.
Nous
fûmes, par conséquent, réduits aux gendarmes, aux Chasseurs-éclaireurs
et aux Volontaires d’Eeklo avec, en plus, un corps de
Cyclistes sous les ordres du lieutenant Gérard. Cet
officier avait reçu l’ordre de dynamiter le pont de
Thulin qui surplombe le canal Mons-Condé. Malheureusement,
ces militaires belges furent trahis par une femme du
voisinage et tombèrent dans une embuscade, perdant de
ce fait, quarante hommes sur les cent vingt qui composaient
leur contingent. Le reste se replia sur Tournai. C’étaient
tous d’audacieux jeunes gens, pleins d’enthousiasme
et prêts à entreprendre les missions les plus dangereuses
dans les lignes ennemies. Je me rappelle, parmi autres,
un soldat du 12° régiment de Ligne. Il avait marché
pendant plusieurs kilomètres en portant un camarade
blessé dans une brouette.
Vers
dix heures du soir, le trente septembre, le lieutenant
Gérard vint vers moi et se plaça lui-même sous mes ordres.
Je lui expliquai la situation et ce tout premier soir,
il partit et fit sauter quelques ouvrages fortifiés
sur la ligne de chemin de fer entre Ath et Leuze. A
minuit, cet officier vint me raconter qu’il était allé
jusqu’au delà de la localité de Ligne et avait réussi
son audacieuse entreprise. Grâce à cette périlleuse
expédition, la première patrouille de Uhlans n’atteignit
Tournai qu’à la fin de la matinée suivante.
Comme
nous étions attaqués à partir du sud-est et du sud,
je fus obligé de scinder mes pauvres forces dans le
but de barrer la route des Allemands dans deux directions
et aussi, dans le nord-est, sur la route de Tournai
à Frasnes-lez-Buissenal. Dans la campagne, mes patrouilles
de gendarmes et de Volontaires battirent la campagne.
Ma
tactique était d’envoyer de fortes patrouilles de vingt
hommes, composées à parts égales de gendarmes et de
Volontaires. Je donnai aussi comme instructions d’attendre
les reconnaissances de la cavalerie ennemie jusqu’à
ce qu’elles ne fussent plus qu’à un peu moins de cent
mètres ; ainsi, mes hommes pourraient faire feu efficacement
et ne pas laisser échapper un cheval ou son cavalier.
Sur
la lisière nord d’un petit bois, à environ deux kilomètres
et demi à l’ouest de Ramecroix, au sud de la route Tournai-Leuze,
une patrouille de vingt hommes, aux ordres du capitaine
Motry de la gendarmerie, laisse s’approcher à moins
de cent mètres, une patrouille ennemie de sept hommes,
commandée par un officier. D’une seule salve, ils abattirent
tous les cavaliers avec leurs chevaux (6). Nos soldats
s’emparèrent des mors des chevaux et des capotes des
cavaliers allemands afin de montrer le résultat de leur
action ; ils filèrent ensuite directement vers le côté
sud du bois, une deuxième patrouille ennemie étant en
vue pour porter secours à la première. Un bon nombre
de Uhlans de cette nouvelle troupe mordirent aussi la
poussière.
Nous
ne pûmes malheureusement résister à des hordes vingt
fois ou plutôt trente fois supérieures à nous-mêmes.
Vers midi, les Français battirent en retraite au milieu
de l’exode des malheureux Tournaisiens.
Au
village d’Orcq, je montrai au Major commandant, un remarquable
endroit à partir duquel il put balayer du regard toute
la région juste en face de l’entrée de Tournai. Il y
prit position mais aussitôt après, il reçut l’ordre
de continuer son repli vers Lille. Les Français avaient
laissé derrière eux, à la caserne Saint-Jean, tout ce
qui aurait pu freiner leur retraite : blessés, malades,
chevaux, bagages etc.
Avant
de quitter Tournai, j’eus l’idée d’aller voir ce qu’il
advenait de ce convoi. Ce fut une chance que je
fis cela parce qu’on avait aucune idée du danger immédiat.
J’eus juste le temps de donner des ordres pour tout
rassembler, hommes, chevaux, bagages et s’éloigner par
la route Tournai-Lille afin de retrouver les troupes
françaises. En même temps, j’ordonnai à mes patrouilles
de garder toutes les routes afin de permettre aux Français
: goumiers et chasseurs à cheval de reculer dans la
direction de Lille. Tous furent sauvés !
Avec
mon état-major, je pris mes quartiers au couvent de
Froyennes sur la route Tournai-Courtrai où, grâce au
téléphone, je pus communiquer avec les différents postes
de gendarmerie. Les « Frères des Ecoles chrétiennes
» qui étaient presque tous français, nous reçurent à
bras ouverts et, en dépit de nos protestations, alors
que je recherchai des informations et donnai des ordres,
ils nous préparèrent un repas et furent aux petits soins
pour nous tous.
Ils
avaient transformé leur couvent en hôpital et, malheureusement,
tous ces changements ne servirent qu’aux Allemands blessés.
Je reçus des ordres précis qu’au cas où les Français
quittaient Tournai, j’avais à battre en retraite dans
la direction de Courtrai et organiser la défense du
canal de l’Espierres.
C’est
ce que je fis immédiatement et arrivai à Espierres le
jeudi premier octobre. Je m’aperçus alors que le mécanisme
de levage des ponts-levis du canal étaient du mauvais
côté, du côté de l’ennemi, que c’était impossible de
changer ce mécanisme et de le mettre de notre côté,
du côté nord. C’était le plus malheureux et c’était
une autre preuve que, dans le passé, nous avions très
peu l’idée de devoir un jour partir en guerre. Mon état-major
s’installa à Dottignies. Je pris toutes les mesures
pour garder les différents points d’où il était possible
de traverser le canal entre le village d’Espierres et
la ligne de chemin de fer Herseaux - Tournai. Cela m’obligea
à déployer mes hommes et aussi à scinder mes faibles
forces selon le nombre de ponts.
Pendant
les trois jours suivants, nous fûmes en contact avec
les Allemands. Nous lançâmes des patrouilles et fîmes
des prisonniers. Nos jeunes Volontaires étaient au feu
pour la première fois mais ils étaient si courageux
et si impatients à se battre que le deuxième jour, je
nommai au grade de Caporal, sept soldats pour leur conduite
devant l’ennemi. Cela encouragea tant les autres qu’ils
voulurent se distinguer eux-mêmes.
Le
samedi trois octobre, à la nuit tombante, l’ennemi,
après avoir été repoussé trois fois, revint en force
et força deux de mes postes, situés à l’extrême – droite,
à reculer. De l’autre côté, il progressait par Herseaux
et Estaimpuis. J’étais tourné par ma droite et, en même
temps, coincé dans Espierres. J’eus le temps de constituer
sur ce flanc un groupe de gendarmes et de Volontaires-cyclistes
pour contrer ce mouvement de tenaille et battre en retraite
vers Courtrai
Nous
étions constamment poursuivis et notre progression était
difficile à cause de l’obscurité. Je fis stopper un
tramway venant de Courtrai et y fit monter la Garde
civique de Tournai. Ces hommes n’avaient aucune notion
des combats d’arrière-garde.
A
mi-chemin de Courtrai, je rencontrai des gendarmes de
Flandre orientale, venant à notre secours et, avec leur
protection, nous atteignîmes cette ville.
A
l’appel de mes soldats, je vis que trois de mes Volontaires
étaient manquants. J’en déduis qu’ils étaient soit morts
ou blessés, soit prisonniers. Pas du tout ! Ces braves
avaient réussi l’exploit suivant.
Le
dimanche matin, le 4 octobre, deux de ces « manquants
à l’appel » arrivèrent à Courtrai. Ils portaient les
selles des chevaux de deux Uhlans, avec leurs accessoires.
Ils avaient transporté cette charge d’environ quarante
kilos par homme depuis Espierres, à travers les lignes
ennemies sur une distance d’environ vingt kilomètres.
Quand nous les questionnâmes, ils répondirent avoir
connaissance de notre repli vers Courtrai mais ils souhaitaient
« avoir leur Prussien » avant de rejoindre. Ils avaient
été poursuivis par les Uhlans le long de la rive du
canal ; ils avaient traversé, sur un madrier de bois,
le boueux ruisseau à Espierres qui coule parallèlement
au canal. Les cavaliers Uhlans pensaient utiliser la
même tactique mais ils s’enfoncèrent dans la vase du
fond du ruisseau. Nos soldats les abattirent alors,
retirèrent les chevaux de leur dangereuse situation
et prirent les selles pour nous prouver qu’ils avaient
atteint leur objectif. Le troisième « manquant à l’appel
» ramena à Courtrai, un cheval allemand, totalement
équipé, après avoir tué son cavalier. Il était revenu
tout seul. C’étaient tous des actes magnifiques, considérant
qu’ils avaient, tous les trois, traversé de part en
part, une zone envahie par l’ennemi.
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